Vladimir Vyssotski – «La Ballade de la lutte»

Près des cierges fondants, le soir, dans l’écho des prières,
Près des cheminées et des trophées d’antan,
Les enfants des livres vivaient sans avoir vu la guerre,
Sur leurs petits désastres se lamentant.

On regrette, enfant,
Son âge, et la routine,
On se battait jusqu’au sang,
Jusqu’à l’affront ultime !
Mais nos mères retapaient
Nos vêtements à temps,
Nous, dans les livres on buvait
Tous ces mots enivrants !

Nos cheveux collaient à nos fronts en sueur,
Et les phrases fondaient comme des sucreries,
Et nos têtes tournaient rien qu’en sentant l’odeur
De la lutte s’envolant de ces pages jaunies.

Nous, enfants de la paix,
Voulions connaître à tout prix,
Nous, pour qui un appel
Ressemblait tant à un cri,
Les mystères des « patries »,
La fonction des frontières,
Les assauts et le bruit
Des chariots de guerre !

Dans les chaudrons des batailles d’un passé ardent
Tant de nourriture pour nos maigres cerveaux !
Et nous avions décidé que dans nos jeux d’enfants,
Les judas, les fourbes et les traîtres seraient nos rivaux.

Sans laisser refroidir
La trace du vautour,
Nous allions offrir
Aux belles dames notre amour !
Aimant nos proches,
Rassurant nos amis,
Dans les rôles des héros
Nous nous sommes introduits.

Mais l’escapade des rêves ne dure qu’un temps :
Les farces sont courtes, il y a autour tant de douleur !
Essaye, déplie les paumes des anciens combattants,
Prends l’arme des mains marquées par le labeur.

Ressens, empoignant
L’épée encore chaude,
Bouclier en avant,
Le vrai prix des choses !
Tu sauras sans douter
Si tu es pleutre ou Élu,
Quand tu auras goûté
À la vraie lutte.

Quand à côté de toi, ton ami tombe, lacéré,
Quand la première perte t’arrache un hurlement,
Et quand tu te retrouves soudain écorché,
Parce qu’il est mort, et tu es vivant,

Tu as vu, reconnu,
Tu as trouvé alors,
Sous ce heaume cornu,
Le rictus de la mort !
Le mensonge et le mal,
Que leurs têtes sont immondes !
Et derrière eux le bal
Des corbeaux, et les tombes.

Si tu n’as jamais mangé
La viande d’un couteau
Et si les bras croisés,
Tu regardais de haut,
Sans lancer de défi
Au bourreau, au gredin,
Alors cette vie,
Tu l’as vécue en vain !

Si tu te frayes un chemin de l’épée de ton père
Sur ta moustache des larmes salées enroulant,
Si tu trouves au combat une vérité amère,
Tu as lu les bons livres, quand tu étais enfant.

Titre original : Владимир Высоцкий – «Баллада о борьбе» (1975)

***

Contrairement à ce que peut laisser penser l’image à la une de ce billet, la traduction qui précède n’a absolument pas été motivée par les gilets jaunes, mais par un ami et collègue, le même qui me montrait des croquis de tatouages de Staline, Lénine et Marx avec des phallus démesurés. Cette chanson a été écrite pour le film Les flèches de Robin des Bois (Стрелы Робин Гуда, 1976), elle a également été utilisée dans la B.O. du film La Ballade du preux chevalier Ivanhoé (Баллада о доблестном рыцаре Айвенго, 1983). Vladimir Vyssotski, né en 1938, grandira dans les décombres et le souvenir encore très vif de la Guerre, et quand il chante cette dernière, c’est toujours pour rendre hommage à ceux qui sont morts, ont combattu, ont souffert, pour honorer la mémoire des amis qui ne reviendront jamais.

Dans le dernier couplet mon adaptation, je me suis permis une traduction littérale pas forcément très élégante et pouvant prêter à confusion : «enrouler sur la moustache» (namatyvat’ na ous) signifiant plus ou moins, en russe, «prendre de la graine», retenir / accumuler des leçons, des expériences. J’ai en grande partie fait ce choix parce que ça me facilitait la rime avec «enfant». L’élégance, voire l’existence, de certaines rimes a été sacrifiée (chaude/choses, Élu/lutte, etc.) afin de me permettre de mieux coller au texte original, ou alors parce que je n’ai pas trouvé mieux. J’ai par ailleurs été plutôt surpris de ne trouver aucune traduction de ce texte en français, ne serait-ce qu’en vers libre.

4 commentaires sur “Vladimir Vyssotski – «La Ballade de la lutte»

  1. cela vous fait 6 chansons de traduites.
    C’est vrai que c’est étonnant qu’il n’y ait pas eu de version française lorsque l’on voit le grand nombre de traductions de cette chanson en anglais ou en hébreu ou même en Ukrainien!
    Peut être que ces films n’ont pas marché en France.

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  2. Merci pour votre commentaire.
    On va dire 5 traductions et demie, sachant que, comme je le disais dans un de mes billets, «Celui qui n’a pas tiré» était une de mes premiers textes, et je trouve aujourd’hui qu’il aurait besoin d’une révision en profondeur.
    Parmi ces premières traductions, il y a aussi la «Visite d’une Muse», que je viens de republier en y ajoutant des commentaires et en expliquant certains de mes choix dans l’adaptation.

    Pour ce qui est de la «Ballade de la lutte», je ne pense pas que les films aient été distribués / diffusés à la base ailleurs que dans les pays du bloc communiste. Mais au-delà de ça, c’est simplement un morceau très connu et apprécié, bref ça m’a étonné d’être le premier à m’y attaquer.

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