Krematoriï – « Petite Fille »

Parmi les différents centres du rock au temps de l’URSS, celui que les billets de ce blog ont le moins couvert sont les rejetons du « rock-laboratoire » de Moscou. Pourtant, ce ne sont pas les cas curieux qui manquent : Nogu Svelo, l’un des groupes de rock les plus populaires des années 1990, Mongol Shuudan et leurs premiers concept-albums sur la makhnovchtchina, les séminaux Bravo et Janna Agouzarova avec Brigada S à leurs côtés, les expérimentations de Piotr Mamonov et Zvuki Mu, les carrières singulières de Va-Bank et Megapolis, les gros riffs de Black Obelisk ou Korrozia Metalla… Et, au milieu de tous ces musiciens sur lesquels j’aimerais me pencher plus en détail, il y a un collectif qui, à vrai dire, me rebute un peu mais qui se pose en incontournable : Krematoriï.

Il y a pas mal de choses déroutantes dans l’œuvre d’Armen Grigorian – leader, compositeur et parolier principal – et de ses comparses, à commencer par le nom morbide : « Crématoire ». Dans l’introduction d’un recueil des textes du groupe paru en 2002, l’artiste-peintre Vassili Gavrilov, qui a réalisé la plupart des pochettes du groupe, expliquait ainsi le sens voulu et caché :

Ce nom provocateur [1] est né de manière spontanée. Cela venait peut-être de la notion philosophique de « catharsis », signifiant la purification par la musique et le feu, ou peut-être de la volonté de s’opposer aux noms des VIA officiels de l’époque, toutes ces guitares chantantes, joyeuses ou couleur bleu ciel [2], ou peut-être que c’est ainsi qu’est ressortie l’influence de Nietzsche, Kafka ou Edgar Allan Poe. [3]

Pour ce qui est de la provocation et de la volonté de s’opposer à la ligne officielle, le groupe touchera dans le mille : pendant les premières années de leur activité semi-officielle au sein du rock-laboratoire, ils devront adopter le diminutif « Crem’ » pour leurs représentations en public. Mais ce léger inconvénient et l’incompréhension d’un public potentiel, avec le recul, ne dérangent pas Armen Grigorian :

– Il y a plus de trente ans, vous avez nommé votre groupe « Crématoire ». Est-ce qu’il t’es déjà arrivé de penser si ce nom avait été une bonne idée ou pas ?
– Oui, il permet de balayer un certain nombre de gens notre auditoire. Ceux qui perçoivent ce nom de manière trop littérale et l’associent directement à un triste ouvrage n’écouteront probablement pas « Krematoriï ». Et c’est parfait. Qu’ils suivent leur propre chemin. Nous avons créé une atmosphère particulière, un monde imaginaire qui aide les gens à vivre. Et je reçois toujours des lettres qui me réjouissent, dans lesquelles des gens d’âges différents me disent que « Krematoriï » est leur groupe préféré. […]
Pour les gens qui connaissent la musique rock russe, nos chansons et notre nom ne portent pas de charge lugubre. [C’est] une défense émotionnelle contre ce qu’ils rencontrent dans la rue, dans la vie quotidienne. Parce qu’il n’est pas possible de percevoir la réalité sans ironie. En bref, nous portons aux gens le bon sens (sourire).

Extrait d’une interview à Izvestia.ru,
publié le 7 juillet 2016

Ce genre d’approche a pour mérite principal de rarement laisser les gens indifférents. Le lyrisme particulier de Grigorian est le principal facteur de rejet ou d’adhésion totale à l’œuvre de Krematoriï. Les univers-échappatoires qu’il mentionne ont effectivement permis au groupe d’acquérir une fan-base loyale, mais leur atmosphère de bohème dépressive n’est pas forcément du goût de tout le monde. C’est peut-être ce qui agace le plus les détracteurs : les chansons partent pour s’ancrer dans une réalité, parfois pertinemment ou douloureusement sociale, mais finissent généralement par faire graviter cette réalité autour de préoccupations personnelles.

Les personnages des chansons se basent parfois sur des personnes réelles croisées par Grigorian au cours de sa vie. Le destin de celle qui a inspiré « Petite Fille », le morceau le plus populaire de Krematoriï, est tragique, si l’on en croit les rares commentaires qu’il a voulu donner sur le sujet.

En ce qui concerne, disons, la Petite Fille, ça s’est très mal passé pour elle. Les parents qui avaient laissé leur enfant à l’abandon passaient toujours leurs journées à se saouler, et la jeune fille vivait dans des conditions inhumaines – c’est la dernière chose que j’ai pu voir d’elle.

Extrait d’une interview à kp.ru,
publié le 31 août 2011

Le morceau, publié pour la première fois en 1986, est agrémenté en 1994 d’un clip vidéo tourné avec trois bouts de ficelle et qui fleure bon le cinéma d’exploitation caractéristique de l’époque (nichons, flingues et tchernoukha).

***

Маленькая девочка со взглядом волчицы
Я тоже когда-то был самоубийцей
Я тоже лежал в окровавленной ванне
И молча вкушал дым марихуаны
Ты видишь, как мирно пасутся коровы
И как лучезарны хрустальные горы
Мы вырвем столбы, мы отменим границы
О, маленькая девочка со взглядом волчицы!

Спи сладким сном, не помни о прошлом
Дом, где жила ты, пуст и заброшен
И мхом обрасли плиты гробницы
О, маленькая девочка со взглядом волчицы!

///

Petite fille au regard de louve,
Moi aussi, dans le temps, j’ai été suicidaire,
J’étais aussi allongé dans une baignoire ensanglantée
Et je savourais en silence la fumée de la marijuana.
Tu vois comme les vaches paissent paisiblement
Et comme sont radieuses les montagnes de cristal.
Nous arracherons les poteaux, nous annulerons les frontières,
Ô petite fille au regard de louve !

Dors d’un doux sommeil, oublie le passé,
La maison où tu as vécu est vide et abandonnée
Et la mousse recouvrira la pierre tombale
Ô petite fille au regard de louve !

///

Petite fille au regard sauvage,
Moi aussi, j’ai été suicidaire à ton âge,
Moi aussi, j’ai rempli de sang ma baignoire,
Et savouré en silence la fumée d’un pétard.
Vois comme les vaches broutent dans le calme
Et comme sont radieuses les montagnes de cristal,
Annulons les frontières, arrachons les barrages,
Ô petite fille au regard sauvage !

Fais de beaux rêves, oublie le passé,
Ta maison est depuis longtemps délaissée.
La mousse couvrira la plaque funéraire,
Ô petite fille au regard sévère !

Titre original : Крематорий – «Маленькая девочка», album Иллюзорный мір [Mönde illusoire], 1986

1. Notons ici le gallicisme singulier эпатажный, de эпатаж, du français « épatage ». Ce dernier terme n’a pas pris racine en français (où il est considéré de nos jours comme un barbarisme et ne se rencontre qu’à l’état de traces), mais il est devenu courant en russe pour désigner une attitude « provocatrice », « m’as-tu-vu », etc. Plusieurs sources (dont le wikipedia russophone) attribuent la popularité du mot à la formule « épater la bourgeoisie » en vogue au début du XIXe siècle.

2. Les groupes de variété « les guitares chantantes » (поющие гитары) et les « les guitares bleu ciel » (голубые гитары) ont réellement existé en URSS. Si « les guitares joyeuses » sont une invention de Gavrilov visant à souligner son sarcasme, ce nom renvoie inévitablement aux « Joyeux Gars » (ВИА Весёлые Ребята), l’un des groupes les plus populaires de l’époque soviétique.

3. Extrait de Крематорий – Клубника со льдом, éd. Эксмо-Пресс, 2002. À noter que Grigorian estime, dans une interview à RockCor en 2019 que l’essai d’introduction écrit pour ce recueil par Gavrilov est « juste et irréprochable ».

***

Pochette de l’album Monde Illusoire, 1986

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