Vladimir Vyssotski sur le public, les applaudissements, le spectacle, la chanson d’auteur et ses amis de jeunesse (concert à Kaliningrad, 16 juillet 1980)

Cet enregistrement est extrait du dernier concert donné par Vyssotski, décédé neuf jours plus tard, le 26 juillet 1980. Il se lance dans cette digression d’une dizaine de minutes après avoir interprété sa «Chanson sur l’aviateur décédé», qui s’ouvre par les les paroles «Toute la guerre, à ras bords, je tendais vers la maison…», et se termine par «je suis revenu, mais lui n’a pas eu le temps». La perte d’un ami, d’un frère d’armes, d’un camarade, et l’inévitable «pourquoi lui, et pas moi ?» sont un des thèmes récurrents de Vyssotski. Dans ma traduction, j’essaye de garder son phrasé assez hésitant et par moments décousu, même si je me suis permis de couper certaines répétitions ou rendre plus lisibles certains passages sans forcément le préciser.

***

Si j’interromps vos applaudissements comme ça, c’est juste une habitude, je n’ai jamais jamais assez de temps, alors je veux en voler aux applaudissements pour avoir le temps de chanter plus de chansons, mais je ne suis pas pressé, donc ne prenez pas ça très au sérieux, et si vous avez envie, faites-vous plaisir. Mais en principe, pour être honnête, dans la chanson d’auteur, c’est loin d’être le plus important. La chanson de variété, elle, nécessite immédiatement, tout de suite, une récompense, un encouragement de la part du public, parce que ce sont, principalement, des chansons divertissantes, et il est rare d’y rencontrer des textes intéressants, incitant à réfléchir, à s’attrister… C’est assez rare, généralement ce n’est présent qu’au niveau de la mélodie, de la voix de l’artiste, du très bon accompagnement instrumental, et personne ne fait trop attention aux textes. Ce n’est que ces derniers temps qu’ils ont commencé à travailler avec de bons poètes, alors qu’avant… et même aujourd’hui, il y en a très peu… Je ne sais pas, pour moi dans la chanson de variété il y a des exemples de choses tellement infâmes que tu en restes bouche bée. Tu te demandes comment est-ce qu’ils ont… je cite toujours comme exemple

Le monde entier tourne autour de toi,
Le monde entier tourne autour de toi,
Le monde entier tourne autour de toi,
Et disparaît derrière le tournant la trace de luge [1]

Je pourrais courir derrière le tournant,
Je pourrais courir derrière le tournant,
Je pourrais courir derrière le tournant,

«Mais il y a je ne sais plus quoi qui m’en empêche». L’âge ou autre chose. [rires de la salle] Et le plus étonnant, c’est que cette chanson a deux auteurs, donc l’un d’eux n’y est pas arrivé tout seul, faut dire qu’ils expriment des pensées très complexes, et donc il sont deux. J’ai toujours… ou alors un texte à première vue plein de sens profond… Une chanson qui nous parle du fait qu’on ne raccompagne pas du tout les paquebots de la même manière que les trains [rires de la salle]. Je me suis toujours demandé, qu’y a-t-il donc derrière tout ça, je cherchais un sous-texte, mais je n’ai pas trouvé, parce qu’on ne raccompagne pas les avions comme les paquebots, et les paquebots pas comme les tr… Mais bon laissons-les en paix. Parmi ces chansons, on rencontre quand même, surtout ces derniers temps, quelque chose qu’on peut déchiffrer. Mais c’est vraiment bête : au siècle de l’information, quand à chaque minute se déversent dans tes oreilles et dans tes yeux des écrans de télévision, de cinéma, du téléphone, des ragots, ce que tu veux, tout le temps on t’y communique quelque chose, on te donne une certaine information, ça forme tout un flux, et soudainement, de la scène [musicale] on ne te communique rien, a quoi ça sert alors ?… Je n’ai jamais pu comprendre. Et c’est pour ça, il y a toujours un côté guilleret dans la chanson de variété, ils prennent toujours de poses théâtrales, c’est toujours… spectaculaire, il a plus de spectacle dans tout ça, il y a toujours des lumières qui clignotent, un grand orchestre, des cuivres, et ainsi de suite, l’enchaînement des numéros, enfin bref il faut se donner en spectacle pour obliger les gens à rester assis dans une salle de concert, surtout s’ils ont déjà acheté les disques et écouté…

Cette chanson, elle ne nécessite pas du tout une approbation immédiate… Quoique, parmi les nombreuses légendes qui circulent à mon sujet, il y en a une qui consiste à dire que je n’aime pas les applaudissements, et des fois quand je viens, surtout dans des casernes militaires, je sens que je chante pendant une heure, une heure vingt, une heure et demie… et rien ! Je me dis : « et voilà, c’est un bide total, tout le monde sait tout», et en fait c’est le lieutenant qui, juste avant le début «Si j’en vois un qui applaudit… c’est compris ? Il aime pas ça, et puis c’est tout. ». Et moi je ne suis pas au courant. Bien sur, ce n’est pas du tout le cas, je suis un humain normal, et si jamais quelqu’un vous raconte qu’une personne sort sur scène et qu’elle se fiche de la réaction de la salle, et qu’elle sort juste s’exprimer et le reste l’importe peu, alors elle peut s’exprimer [voix indistincte de la salle] exactement, elle peut rester s’exprimer chez elle [rires de la salle]. Mais si elle est sortie là, c’est que probablement ça l’intéresse, le tribunal du public. Moi, par exemple, je chéris mes spectateurs, mes auditeurs, vraiment, quand je vous dis « mes chers spectateurs et auditeurs », je redonne à ces mots leur sens originel… vous savez on tellement usé ces mots, comme par exemple « Cher camarade », cette combinaison «cher», donc ce qui t’es cher, et «camarade», une personne qui t’est proche, nous on l’utilise comme « Ne pensez pas, cher camarade, que vous allez vous en tirer à bon compte ». Et c’est comme ça pour de nombreuses expressions.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça, donc cette chanson ne nécessite pas de récompense immédiate, instantanée, ça peut être après une pause… et puis ce n’est pas le plus important, parce que j’ai commencé à écrire tous mes morceaux, toutes mes chansons, uniquement pour un cercle très restreint, mes amis les plus proches. Je n’ai jamais imaginé que les murs des cette chambre du Bolchoï Karetnyï [2] s’écarterait aux dimensions de salles, de palais, de stades, et pas seulement ici, mais aussi à l’étranger. J’ai toujours pensé que j’écrirais pour mes amis, il y aurait toujours un magnétophone qui tourne, qu’ils ramèneraient ça chez eux, et que quand j’irais quelque part, je devrais toujours ramener une ou deux nouvelles chansons, et qu’ils allaient écouter ça comme moi je les chante, captivés, parce que je ne m’exprime que sur ce qui me racle les nerfs, ça me frappe comme je frappe ces cordes. Je n’écris pas autre chose, et je savais précisément que ça les préoccupe aussi et qu’il y aurait une atmosphère décontractée et détendue, de liberté et, en général, une atmosphère amicale et saine, comme elle devrait être entre les gens.

C’est pourquoi pour moi la chanson d’auteur est devenue une manière de converser avec toute une grande salle de concert. J’ai cette heureuse occasion de raconter à un aussi grand nombre de personnes ce qui me préoccupe véritablement. Et donc voilà, c’est ce que c’est, simplement une forme de conversation avec les… les spectateurs, les auditeurs, à travers une chanson. C’est ça, la chanson d’auteur : des poèmes que l’on interprète accompagné d’une guitare, de préférence sur une mélodie simplette, du moins c’est ça pour moi, d’autres peuvent penser différemment. Et ce groupe de gens, je peux vous dire qu’ils étaient… c’était des gens bien. On vivait dans le passage Bolchoï Karetny, dans l’appartement de l’un de mes amis, durant un an et demi, en une sore de commune, nous étions cinq ou six, certains étaient toujours là, d’autres étaient de passage, pour ainsi dire. Et donc, certains ne sont plus, comme on dit, et les autres sont au loin, et parmi ceux qui ne sont plus, il y a Vassia Choukchine, à l’époque il commençait seulement le tournage de « Il était une fois un gars », et il voulait que je passe ses auditions. Mais il avait déjà promis [le rôle principal] à Kouravliov avant, et je suis très content que Léonid ait joué ce rôle. Je n’aurai finalement jamais l’occasion de travailler avec Choukchine, même si il voulait que je sois dans son film «Stepane Razine», s’il avait pu le faire. Nous avions vécu ensemble là-bas, et Vassia n’est plus avec nous, le propriétaire de cet appartement, Liova Kotcharian, n’est plus avec nous, lui aussi vivait très ardemment, et il a brûlé… en une minute, comme ça, ça va vite, et ils ne sont plus là. Et parmi ceux qui se portent bien, il y a ceux qui travaillent et qui créent, comme Andreï Tarkovski, il avait aussi vécu avec nous, et à l’époque son film «Andreï Roubliov» n’était encore qu’un lointain projet.

C’était il y a très longtemps, mais… c’est la période qui m’a le plus marqué dans ma vie. On a tous perdu contact, on s’est éparpillés, et maintenant on ne se voit que très très rarement. J’apprends par l’intermédiaire d’autres gens des nouvelles d’Andreï Tarkovski, ou d’Artur Makarov, qui a laissé tomber Moscou et vit à la campagne, où il travaille comme garde-pêche. Tout le monde s’est un peu éparpillé, mais je suis quand même convaincu que chacun d’entre nous a pris note de cette époque, s’en souvient et continue à y puiser. Et de très nombreuses choses que je vois dans les films d’Andreï, je sais que c’est venu de notre époque commune. Je sais que je pouvais dire une demi-phrase, et nous nous comprenions en une seconde, où que nous soyons, d’un seul geste, d’un mouvement des yeux. Nous étions à ce point rodés les uns aux autres. Des groupes de gens comme ça, ça n’existe presque plus, de nos jours, parce que, je ne sais pas trop, parce que tout le monde est plus agité, il y a plus de choses à faire, peut-être. Nous, dans tous les cas, certains partaient gagner de l’argent, revenaient, … quelqu’un partait de nouveau, puis on se retrouvait tous ensemble au retour de nos expéditions, et ça a duré comme ça un an et demi. Et donc, je vous répète, il y avait cette atmosphère d’amicalité, de fidélité et de décontraction, nous étions vraiment fidèles les uns aux autres… et bien entendu, je ne pensais même pas qu’un jour ces chansons seraient applaudies, vous comprenez ? C’est pourquoi même si personne n’applaudit, ce n’est pas grave, vous comprenez, pour cette raison, pour ainsi dire, ce n’est pas que je n’apprécie pas vos applaudissements et votre jugement des mes morceaux, mais c’est juste que… ce n’est pas le plus important, disons-le comme ça. Donc voilà, excusez-moi pour cette digression.

[1] Vyssotski insiste sur la double consonne de sann, «de luge», car ce mot pourrait sinon être confondu avec ssanyï, «[recouvert/imprégné] de pisse».
[2] Vyssotski dédiera au «Bol’choï Karetnyï pereoulok» (littéralement «le grand passage des carrosses», situé dans le centre de Moscou) et à Levon Kotcharian une de ses chansons les plus célèbres : «Où sont donc tes dix-sept ans? Au Bolchoï Karetny…»

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vv yaroslavl

Vladimir Vyssotski lors d’un concert à Yaroslavl, 28 février 1979.
Photo : Sergueï Metelitsa/TASS

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