Zoopark – «Blues de Moscou» (en french dans le texte)

J’ai mentionné, dans mon précédent billet, le morceau traduit ci-dessous comme un bon exemple de la très folklorique rivalité existant entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Peu après, je suis retombé sur ce papier : Les particularités d’emploi des mots argotiques en russe contemporain. Bien que restant d’actualité une bonne quinzaine d’années après son écriture, il propose une référence musicale qui est, à mon humble avis, l’une des moins pertinentes que l’on puisse choisir dans ce contexte : Viktor Tsoï est mentionné par l’auteure comme l’exemple d’un musicien de la Perestroïka ayant porté l’argot dans les masses, alors qu’il est, au contraire, un de ceux dont les textes contiennent le moins d’expressions vulgaires, argotiques ou datées, ce qui a contribué à les rendre intemporels.

Mike Naoumenko et son groupe Zoopark, c’est une toute autre histoire : ses paroles fleurissent souvent du parler hippie de l’époque, qui n’a pas de nom particulier (à ma connaissance) si ce n’est l’emprunt très symbolique à l’anglais slang. Si on devait lui en inventer un, «russglish» ou «englishski» serait une bonne approximation : flèt (flat, «appart’») gerlà (girl, «nana»), fèïs (face, «tronche»), hàïr (hair, «tifs») seront les termes que vous risquez de rencontrer le plus souvent, mélangés à des mots piochés dans le jargon truand. C’est le reflet, probablement, d’une adoration que pouvaient avoir les rockers et leur toussovka envers la musique et la culture occidentales, qui servait souvent de modèle à leur propres œuvres, et une manière de défier plus ou moins ouvertement le pouvoir en utilisant la langue de l’ennemi potentiel. Mais ce que ces anglicismes m’évoquent, personnellement, c’est l’adaptation en russe de l’Orange mécanique de Burgess.

Traduire, vers le russe, un bouquin rempli d’un vocabulaire «inventé» composé en très grande partie de transcriptions de mots russes parmi les plus courants (babouchka – «grand-mère», droug – «ami», moloko – «lait») cela appelle, à première vue, une solution simple, celle du «négatif» : les mots anglais deviennent russes, et les mots russes deviennent anglais. Mais en ce faisant, vous risquez de trahir un peu l’esprit de l’œuvre originale, car le nadsat, qui se voulait «alien», intemporel et nécessitant un effort d’accès, devient presque naturel pour un «jeune» russophone, pour qui une partie de ces «inventions» font déjà partie d’un vocabulaire commun et dont l’usage, en fait, à l’exception de quelques mots, est déjà tombé en désuétude. Un des traducteurs essayera de résoudre cela en écrivant les mots anglais non pas dans leur déformation russe usuelle, mais sous leur forme originale, en lettres latines. Je n’ai pas réussi à trouver une chronologie ou un historique crédible des traductions d’Orange mécanique en russe : la première traduction officielle serait sortie en 1991, bien trop tard pour en faire un précurseur, mais il n’est pas impossible qu’une traduction en version «samizdat», qui aurait pu circuler dans les années 1960 ou ’70 en URSS ait, en fait, influencé l’apparition de ce slang de la bohème.

Pas d’ultraviolence ou de science-fiction, par contre, dans le «Blues de Moscou» (en français dans le titre original), que Mike lui-même décrivait comme un morceau documentaire sur deux musiciens de Léningrad coincés dans un Moscou qu’ils perçoivent comme hostile, sans un sou, à une époque où le seul moyen d’effectuer un transfert d’argent était via les PTT soviétiques. Un mystère subsiste également, pour moi, dans la genèse de ce morceau : pourquoi Mike Naoumenko a-t-il choisi un titre en français ? est-ce à cause de la référence au groupe français Space ?

 

***

Zoopark – «Blues de Moscou»

Ici personne ne nous aime, nous aussi on les aime pas,
Ils roulent tous en métro, mais on n’est pas de ceux-là :
Nous, on prend un tacos, même si on n’a pas un rond,
On tise notre vin cuit, on leur tire du bourbon [1].
Je n’aime pas la Taganka, l’Arbat [2] c’est encore pire.
Allez, encore un p’tit (verse!), et après faut partir

Ici personne ne nous aime, ne nous invite dans leur flat
Ne nous paye de bières, ne nous prépare un déjeuner.
On essaye de garder le kiff, mais partout on nous le brise,
Le centre, Sokol’niki [3], c’est rien qu’une grosse mouise.
C’est froid et c’est pourri, ça casse le délire.
Allez, encore un p’tit (verse!), et après on se tire.

Les belles filles d’la capitale, mec, c’est pas pour nous
Elles aiment pas les stars du punk, direct, elles refusent tout,
Le télégraphe me met un vent, en gardant mon virement,
J’ai nulle part où me cacher, quand j’ai mal au ventre.
Mon cul tout nu regarde de mon futal déchiré.
Allez, encore un p’tit (verse!), et après faut rentrer.

Les magasins sont nazes, c’est pas comme chez nous
Y’a même pas de vin cuit, y’a que du kvas partout,
Les gens sont enragés, ils se tapent sur les face
Personne connaît «Stranglers», dans le top y’a que «Space»
Quand on t’emmerde comme ça, t’as envie d’être grossier.
Allez, encore un p’tit (verse!), et après faut rentrer.

[1] Les russes ont pour habitude d’appeler portveïn (porto) n’importe quel vin cuit, et à se servir du mot kon’iak (cognac) pour parler d’un brandy pourtant pas du tout AOC.
[2] Deux hauts lieux de la culture moscovite : le quartier de la Taganka abrite le théâtre du même nom, où Vyssotsky réalisera presque toute sa carrière dramatique, alors que «l’ancienne Arbat» est la traditionnelle et touristique «rue des artistes».
[3] Sokol’niki : quartier et parc de Moscou où aimaient, entre autres, traîner les lioubéra, jeunes gens musclés et d’humeur très anti-occidentale faisant la chasse aux punks et autres «éléments déclassés».

Titre original : Зоопарк – «Blues de Moscou» (Naoumenko écrira quelques années plus tard une suite, «Blues de Moscou, часть 2» (2e partie), le morceau ci-dessus est donc également connu comme «Blues de Moscou, часть 1»).
Album : Сладкая N и другие (La douce N et les autres), 1980.

***

sachbach_mike_kinchev

Alexandre Bachlatchiov, Mike Naoumenko et Konstantin Kintchev.
Léningrad (?), a
nnées 1980, auteur inconnu.

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