Rock-lobotomie, 3e partie. « Les derniers des héros » : de Bruce Lee à Kaï Metov

Note du traducteur : Si la deuxième partie de cette série se passait de commentaires développés de ma part (parce que le texte était assez explicite en lui-même ou parce que mes réflexions se recoupaient avec celles énoncées dans l’introduction de la première partie), la troisième mérite qu’on s’arrête plus en détail sur certaines affirmations de l’auteur qui sont très tranchées et, par conséquent, très discutables. Je ne peux me joindre, par exemple, aux opinions soutenant que les textes du rock russe sont « par principe » très éloignés de la poésie, ou que sa musique est inexistante et ne repose que sur les artifices des arrangements. Les traductions et adaptations réalisés par mes soins me permettent, de mon côté, de faire le constat suivant : il y a dans ce rock russe à boire et à manger, à se délecter et à vomir, à s’enivrer et à dégriser.

Mais le jugement de K. Siomine contient une part de vérité : si, dans son essence, le rock russe n’est pas aussi misérable qu’il voudrait le faire paraître, on peut difficilement nier que ce que le public en a retenu se résume souvent au plus simple dénominateur commun. Prenons, par exemple, un groupe aussi emblématique que Nol’, qu’a-t-on retenu de son œuvre ? « L’homme et le chat », « Je marche, je fume », « La chanson du véritable indien », trois titres tournant autour de la drogue ; les plus éclairés se souviendront de « Rue Lénine », mais le reste est passé à la trappe. Pareil pour DDT : de ce qu’ils ont fait dans les années 80, le grand public n’en sait rien ou presque, il ne reste dans la mémoire collective que les morceaux aseptisés sur la pluie et le beau temps et le lyrisme pataud dont Chevtchouk s’est gargarisé dans les années 1990. Et que dire de la mésinterprétation : quand Tsoï écrivait « Maman-anarchie », il le faisait parce qu’il avait été révolté par le meurtre d’un soldat perpétué par un groupe de marginaux, mais aujourd’hui tous les punks reprennent ce morceau comme leur hymne, fiers d’être les descendants du chaos et de la vinasse. [1]

Ce qui est également incontestable, c’est la manière dont tous ces artistes ont trahi et enterré leurs prétendus idéaux. Toutes ces grandes paroles lancées en l’air ont échoué au test d’intégrité pratique : une fois confortablement installés près des râteliers et mangeoires officielles, ils ont, dans leur grande majorité, préféré se taire. Et même s’ils ne se taisaient pas, leurs nouveaux maîtres s’arrangeaient pour que toute voix dissonante reste bien dans l’underground. Ces vieux hypocrites sortent aujourd’hui de leur mutisme pour un simple raison : on les prive de leur liberté, leur droit d’expression. Ce que la population a connu comme misères pendant qu’ils poussaient à la roue, ils l’ignorent ou le nient : ils étaient trop occupés à matérialiser leur rêve de devenir rock-stars.

Je trouve dommage que K. Siomine préfère se concentrer sur le lyrisme anti-soviétique des années 1980, et passe sous silence les aveux plus ou moins sincères contenus dans les chansons des années 1990. Par exemple Tchigrakov – encore lui – qui profite de l’impunité et se paye la tête de ses fans et collègues avec un cynisme qui, bizarrement, entre parfaitement en résonance avec la propension desdits fans et collègues à se complaire dans un sado-masochisme moral. Mais hélas, au-delà des fans, le grand public ignore trop souvent le message, ou bien est incapable de décrypter.

Et si j’écrivais une chanson un peu bête,
À tous ces soi-disant amis odieux ?
Qu’ils rigolent à en tomber par terre
Sur mes jugements très laborieux.
Ils rient tous, je suis content aussi,
J’ai érigé une forêt épaisse.
Elle est comme une barrière, et je me tiens derrière,
Pour que mon âme devienne une forteresse.

Je ne veux pas que sur cette coupure
Quelqu’un mette du poivre ou du sel
Que quelqu’un triture mes blessures :
Ta merveilleuse Assol’ [2], dis, où est-elle ? »
Je devrais rester pour eux
Un bon gars, « un des leurs »,
Un toxicomane, un Bel-Ami.
Un ivrogne, un musicien,
Poète maudit et bon à rien,
Être un autre ne m’est pas permis

Et si j’écrivais une chanson un peu bête,
En composant je rigolerai tout haut.
Les p’tits gars, c’est sûr, vont s’empresser
De voir un sens caché derrière les mots… [3]

*****

Texte original de K. Siomine (29 janvier 2015)

Si l’on en juge par certains commentaires sur les deux premiers textes, le but de la « grande escroquerie du rock’n’roll » [4] est atteint : le pays a produit toute une génération de gens totalement dénués de pensée logique ou même d’un regard critique sur la réalité.

D’ailleurs, nombre d’entre eux sont bénéficiaires de la catastrophe de 1991. Les rockers et les fans de rock de cette époque sont aujourd’hui quadragénaires ou quinquagénaires, employés de bureau (et, bien souvent, les propriétaires de ces bureaux), ils ont des femmes et des enfants, et parfois même des petits-enfants, des ventres à bière et des tifs [5] dégarnies, dépoussiérant parfois leur Ibanez, se rappelant des « jours et batailles de jadis, où ils guerroyaient ensemble » [6]. Le rock, pour eux, c’est l’objet d’une fierté personnelle, chevaleresque, un morceau des archives familiales, des souvenirs précieusement gardés (et qu’il y aurait-t-il d’autre à garder ?)

Quoi qu’il en soit, la « rock-lobotomie » n’est pas destinée à contrarier les vétérans ou à leur faire plaisir. Je le répète encore une fois : son but est de mettre en lumière les mécanismes de mobilisation des masses pour affaiblir/détruire un état. La musique rock n’est qu’un des instruments dans l’immense arsenal de la guerre psychologique qui, aujourd’hui encore, continue. Pas à pas, à travers les années ‘90, nous arriverons à l’époque contemporaine et nous parlerons de ce qu’il faudrait faire dans les circonstances actuelles, et ce qu’il faudrait, si possible, éviter de faire. Mais tout ça, ce sera plus tard [7], et pour l’instant…

Qu’il y a-t-il de commun entre Tsoï et la CIA, mis à part la lettre « Ts » [8] et les déclarations du député Fiodorov [9] ? Est-ce que cette vielle punkette de Joanna Stringray – aujourd’hui agente immobilière à Beverly Hills – était une saboteuse envoyée en URSS afin d’ébranler ses fondations morales ? Qui nous a poussés à troquer Pouchkine et Tolstoï contre « un paquet de cigarettes » [10] ? Est-ce que « nous attendons du changement » et « entravés d’une même chaîne » [11] sont si dangereux ? Nous en parlerons tout de suite après la pub.

***

Quand j’étais en troisième classe [12], j’avais accroché, au-dessus de ma table, un portrait de Tsoï arraché du journal « Rovesnik » [13]. Bientôt, je connaissais par cœur tout l’« Album noir »[14] et une bonne moitié des autres. Et même aujourd’hui, après tant d’années, je pense que je pourrai nommer à peu près n’importe quelle chanson de Kino en trois notes, et en jouer une bonne partie les yeux fermés (ce qui n’est pas très sorcier). Qui plus est, si je dois faire un long trajet, je prendrai probablement avec moi une compilation de Kino. C’est une musique qui passe bien en voiture. Mais, évidemment, je ne l’écouterai pas du tout de la même manière que quand j’avais dix ans. Je rigolerai avec amertume, je m’étonnerai avec la même amertume de ces choses que je n’avais pas remarquées avant.

Il y a un avis selon lequel la force du rock russe est dans ses textes : même s’il est parfois musicalement inexpressif, il « rattrape » la différence grâce à une poésie de qualité.

Ce ne sont, bien sûr, que des fadaises. Le rock russe est impuissant dans toutes ses dimensions. Et il est, par principe, très éloigné de la poésie. Dans leur écrasante majorité, les poètes-rockers parlent, écrivent et chantent en commettant d’horribles fautes de style, et maltraitent la langue russe de la manière la plus cruelle. On rencontrait peut-être, aux débuts, des exceptions, mais aujourd’hui il n’en reste plus.

Закат похож на таракана,
Он убегает от меня,
Бежать за ним мне слишком мало,
Мне слишком много жизнь твоя.

Le couchant ressemble à un cafard,
Il s’enfuit loin de moi,
Courir derrière lui, pour moi, c’est trop pas assez,
Pour moi ta vie c’est trop beaucoup.

(V. Petkun, groupe « Tantsy Minus » [15])

Le résultat final est, somme toute, logique. Le « rock russe » aussi bien que la « pop russe » (j’espère que nous sommes entres gens adultes, et tout le monde comprend que ce sont les mêmes couilles, vues de deux côtés différents) font partie intégrante du processus global de dégénérescence culturelle amorcé avec la destruction de l’URSS. Le pire, c’est que c’est exactement de cette manière, avec des chansonnettes et des petites blagues, qu’on change la norme linguistique, qu’on rend primitive la parole et, par conséquent, la pensée. Concordances foireuses, déclinaisons étriquées, rimes impuissantes. La musique rock fonctionne comme un atelier de production de steaks hachés en papier pour « MacDonald’s ». Dans ce hachoir musical, on peut mettre à peu près n’importe quoi. Ils boufferont et ils en redemanderont. Et on ne parle là que de la forme.

Pour ce qui est du contenu, c’est un peu plus compliqué, car tout génie des belles-lettres rock’n’roll se couvre toujours d’un imparable « c’est ma manière de voir ». Ce qui veut dire : au cas où, c’est vous qui avez mal compris, c’est vous qui n’avez pas apprécié le haut vol de ma pensée poétique. Par conséquent, les textes « prophétiques » du rock russe se résument généralement à des amoncellements de substantifs . Cette structure permet de « sous-entendre » n’importe quoi. On peut interpréter comme ça nous chante. Un exemple au hasard :

Соль боли – верой за кровь!
Зов воли – мир да любовь!
Пульс ветра – ленты дорог!
Ток неба – звезда по имени Рок.

Le sel de la douleur – avec la foi pour le sang !
L’appel de la liberté – la paix et l’amour !
La pulsion du vent – les rubans des routes !
Le courant du ciel –
une étoile au nom « Rock » ! [16]

Quatre points d’exclamation, 17 substantifs à la suite. Dix-sept ! Un véritable appel de douleur. Ce ne sont pas des vers, mais des cordes à linge. Accroche-y ce que tu veux. Si tu veux – des slips, et si tu veux – des drapeaux. S’il y avait parmi nous un bon programmeur, il pourrait nous écrire un algorithme produisant des textes pareils. On peut le faire même sans algorithme :

Музыка крыш, слезы воды
Ветер улиц и кровь городов
Свист тормозов, шелест звезды
Красный рассвет в стране дураков.

La musique des toits, les larmes de l’eau
Le vent des rues et le sang des villes
Le sifflement des freins, le bruissement d’une étoile
L’aurore rouge au pays des imbéciles.

Mais il y a une chose, les amis, qui s’appelle l’analyse sémantique d’un texte. Le discours humain est avant tout un flot d’informations. Et lors d’une communication avec un large public, l’auditoire fissionne tout hermétisme éthylique en ingrédients qu’il peut comprendre. Peu importe le sens qu’un auteur voulait donner à une chanson ou un texte. Ce qui importe, c’est le sens extrait de cette chanson ou ce texte par l’auditeur. Si, sur un mur, quelqu’un a marqué un gros mot, la plupart des passants verront et retiendront précisément ce mot, et non pas un sens auxiliaire ou astucieux.

Et on peut se jeter des tabourets à la figure autant qu’on veut, le message du rock russe est sans équivoque. Casser le pays. Se casser du pays. […] C’est ce que des millions de gens ont retenu des chansons de Kino, Nautilus, BG ou DDT. C’est ainsi que fonctionnent l’Agitation et la Propagande. Leurs lois ne peuvent être annulées par aucun fan-club.

Ci-dessous, une petite sélection de citations aléatoires avec une traduction claire en russe (pour ceux qui ne le maîtrisent pas tout à fait). C’est parti.

Kino :

В наших глазах крики «Вперёд!»
В наших глазах окрики «Стой!» <…>
Мы хотели песен, не было слов.
Мы хотели спать, не было снов.
Мы носили траур, оркестр играл туш…

Dans nos yeux, des cris « En avant ! »
Dans nos yeux, des rappels « Arrête-toi ! » <…>
Nous voulions des chansons, il n’y avait pas de mots
Nous voulions dormir, il n’y avait pas de rêves.
Nous portions le deuil, l’orchestre jouait la fanfare…
[17]

(Traduction : « Le système totalitaire soviétique réprime l’initiative de la jeunesse, se moque de ses meilleures aspirations »).

Муравейник живёт,
Кто-то лапку сломал – не в счёт.

La fourmilière vit,
Quelqu’un a cassé une patte, ça ne compte pas.
[18]

(Traduction : « En URSS, les problèmes des individus sont secondaires. Pour le système, tous ses citoyens sont des fourmis »).

Довольно весёлую шутку
Сыграли с солдатом ребята:
Раскрасили красным и синим,
Заставляли ругаться матом.

À ce soldat, les gaillards
On fait une blague plutôt drôle :
Ils l’ont peint de rouge et de bleu,
Et obligé à dire des gros mots.
[19]

(Traduction : « Des voyous ont tabassé un soldat de l’Armée Soviétique. Le pays entre dans une époque de libertés absolues »).

И мы могли бы вести войну
Против тех, кто против нас,
Так как те, кто против тех, кто против нас,
Не справляются с ними без нас.

Et nous pourrions faire la guerre
Contre ceux qui sont contre nous
Car ceux qui sont contre ceux qui sont contre nous,
Ne s’en sortent pas avec eux sans nous.
[18]

(Traduction : « Les affirmations de la propagande soviétique selon lesquelles nous sommes entourés d’ennemis sont absurdes et insensées. Fournir de l’aide à des alliés comme le Nicaragua ou l’Afghanistan, c’est n’importe quoi. Le Honduras est loin. Nous sommes entourés d’amis »)

Здесь непонятно, где лицо, а где рыло,
И не понятно, где пряник, где плеть.
И мне не нравится то, что здесь было
И мне не нравится то, что здесь есть.
Чёрная ночь да в реке вода – нам с тобой.
И беда станет не беда. Уезжай…

Ici, on ne sait pas où est le visage, où est la tronche,
Et on ne sait pas où est la carotte, où est le bâton.
Et je n’aime pas ce qu’il y a eu ici avant
Et je n’aime pas ce qu’il y a maintenant.
La nuit noire et l’eau dans la rivière – pour nous deux.
Et le malheur ne sera plus un malheur. Pars d’ici…
[20]

(Traduction : « en URSS, il n’y a rien d’authentique. Toutes les sensations sont truquées, toutes les vérités sont fausses. L’URSS est un pays avec un passé et un présent hideux. Pour ne pas boire dans les « puits remplis de crachats » [21], ça vaut la peine de quitter ce pays »)

Мама, мы все тяжело больны.
Мама, я знаю, мы все сошли с ума…
Если к дверям не подходят ключи, вышиби двери плечом.

Maman, nous sommes tous très malades,
Maman, je sais, nous sommes tous devenus fous…
Si les clefs n’ouvrent pas les portes, défonce les portes d’un coup d’épaule.
[22]

(Traduction : Il faut des changements révolutionnaires qui détruiront un système complètement pourri »).

DDT :

Человечье мясо сладко на вкус.
Это знают Иуды блокадных зим.

La viande humaine a une douce saveur.
Les Judas des hivers de blocus le savent.
[23]

(Traduction : « L’histoire soviétique du blocus de Leningrad est mensongère. Les cas de cannibalisme étaient répandus.)

Nautilus Pompilius :

Я ищу глаза, а чувствую взгляд,
Где выше голов находится зад.
За красным восходом – розовый закат

Je cherche des yeux, mais je sens un regard,
Où les fesses sont au-dessus de la tête.
Derrière l’aurore rouge, le crépuscule rose.
[24]

(Traduction : « Dans le système soviétique, les gens sont gouvernés par des dégénérés. Les idéaux de la révolution ont été châtrés »).

Здесь нет негодяев в кабинетах из кожи,
Здесь первые на последних похожи.

Ici il n’y a pas de salauds dans des bureaux en cuir,
Ici les premiers ressemblent au derniers.
[24]

(Traduction : « La propagande soviétique fait apparaître les entrepreneurs occidentaux comme des salauds, les traite de bourgeois. En même temps, le monde soviétique, où il n’y a pas de bourgeois, est dénué de personnalités et uniforme, il rend les gens pareils les uns aux autres »).

Здесь суставы смяли,
Чтобы сделать колонны.

Ici, on a écrasé les articulations
Pour en faire des colonnes.
[24]

(Traduction : « En URSS, les intérêts des individus sont toujours sacrifiés, sans pitié, au nom des intérêts collectifs »).

Bachlatchiov :

Мы – выродки крыс. Мы – пасынки птиц.
И каждый на треть – патрон.
Лежи и смотри, как ядерный принц
Несёт свою плеть на трон.

Nous sommes des avortons de rats, les pauvres parents des oiseaux
Et chacun est au tiers une cartouche.
Reste couché et regarde le prince nucléaire
Porter son fouet sur le trône.
[25]

(Traduction : « Le peuple soviétique n’a pas de racines. Sa conscience est militarisée, soumise aux peurs »).

Alissa :

И заревели истошно глотки:
Всех причесать!
И глохли тонкие перепонки.
Лечь! Встать!
Нас поднимали вовсю сонетом,
Мы же стремились вниз.
И имена героических песен,
Ваших тарелок слизь…

Et les gorges ont vomi un hurlement :
Coiffez tout le monde !
Et les fins tympans étaient assourdis.
Couché ! Debout !
On nous élevait avec un sonnet,
Et nous, on se dirigeait vers le bas
Et les noms des chansons héroïques,
La bave sur vos assiettes…
[26]

(Traduction : « Le système soviétique réprime l’énergie créatrice de la jeunesse, empêchant, par son pathos héroïque, la nouvelle génération de s’épanouir »).

BG :

Полковник Васин собрал свой полк и сказал им: «Пошли домой»…
Нам казалось, что жизнь это бой…
Нас рожали под звуки маршей,
Нас пугали тюрьмой.

Le colonel Vassine a rassemblé son régiment et leur a dit : « Rentrons à la maison » <…>
Nous pension que la vie était uncombat <…>
On nous a mis au monde au son des marches,
On nous a menacé de prison.
[27]

(Traduction : La désertion n’a rien de criminel, car le système soviétique est fondé sur la répression de l’individu apporté en sacrifice à la machine militaire »).

Et ainsi de suite. On pourrait remplir un livre entier avec ce genre de citations.

Mais, quand il a laissé ces incantations chamaniques accéder à un large public, le système a effectué un pas assuré vers l’auto-destruction. Pourquoi s’est-il comporté ainsi ? Pourquoi a-t-on brisé les éprouvettes des rock-clubs et laissé ce poison ce répandre dans le pays entier ? Voilà une des maudites questions qui n’a toujours pas de réponse.

Évidemment, ce n’est pas la musique rock qui a été fatale à l’URSS. La musique rock n’était qu’un des nombreux instruments utilisés par les traîtres élites, qui désiraient ardemment la convergence des systèmes socialistes et capitalistes et la conversion de leur part de pouvoir en propriété, pour infliger des blessures mortelles à l’État. Mais si une personne devient subitement folle, si un organisme perd son immunité à une infection, cela ne signifie pas que l’infection ne doit pas être étudiée. D’ailleurs, cela ne signifie en aucun cas que l’organisme est condamné d’avance. Cela signifie que l’organisme doit renforcer son immunité.

***

Existait-t-il donc des forces extérieures prêtes à profiter de l’organisme du système soviétique, affaibli suite à la perte de son élan révolutionnaire des années 1920-40 ? Oui, bien sûr. Est-ce que la musique rock a été un virus destructeur qui a accéléré ce processus ? Bien sûr que oui.

Quoi qu’ait pu imaginer à ce sujet Aristote, l’art populaire est un moyen d’auto-expression des masses. Parmi les nombreuses possibilités, l’auditeur/lecteur trouve la musique/littérature qui correspond à son humeur, qui reflète au mieux ses pensées. Ainsi, il ne fait pas que déléguer à une autre personne – qu’il imagine plus talentueuse – la possibilité d’exprimer ce qu’il a sur le cœur, mais il cherche également un collectif de gens qui pensent comme lui, et auxquels il se rattache (« Tu n’es pas seul » [28]). En cherchant, à tâtons, une musique « à sa mesure », une personne déclare sa place dans le monde, se tend vers ses semblables, surmonte sa solitude. Ce rôle de marqueur social peut être joué aussi bien par Viktor Tsoï (« je suis un marginal ») que Mikhaïl Kroug (« je suis de la truande ») ou Ludwig Van Beethoven (« je suis un esthète, un intellectuel, je suis plus intelligent que vous »).

De cette manière, on peut, grâce à la musique populaire, créer à l’intérieur d’un collectif déjà constitué, mais ramolli (la société soviétique, par exemple) de nouveaux collectifs qui lui sont hostiles, et qui, en fin de compte, déchireront cet espace idéologique et spirituel en morceaux. C’est le processus de fragmentation de la conscience populaire. C’est également ainsi que naissent les sectes religieuses. Et ce n’est pas une coïncidence si la popularité de la musique rock a coïncidé avec la marche triomphante à travers le pays des témoins de jéovah et autres fratries blanches [29]. Alan Tchoumak et Anatoli Kachpirovski [30] étaient, eux aussi, en un sens, des rock-stars.

Mais bien sûr, toutes ces basses catégories petites-bourgeoises ne vous concernent pas personnellement. Bien sûr, personnellement, vous êtes une exception. Mais le monde n’est pas fait d’exceptions.

En se rattachant à un « micro-collectif », une personne devient vite prisonnière de son propre choix. La personne s’implante dans l’idole, et l’idole s’implante dans la personne. C’est la raison de tout fanatisme musical. C’est là que réside le secret de la potentielle mobilisation de la foule. C’est ce qui explique, d’ailleurs, les réactions trop douloureuses aux séances de « rock-lobotomie ». Mais ce n’est pas grave. On continue.

***

Dans le panthéon des idoles rock des années 80, Viktor Tsoï occupe une place particulière, exclusive. Ce n’est pas un Grébenchikov qui ronronne quelque chose dans sa barbe. Il est le Dernier des Héros [31]. Tous les autres, par rapport à Tsoï, sont de simples « alcooliques, parasites et voyous » [32]. Pour la génération désenchantée des années 1980, Tsoï a pris la place de Pavka Kortchaguine [33], de la Jeune Garde [34], des Vengeurs Insaisissables [35]. Mais, là où les héros des générations précédentes étaient des héros bâtisseurs, Tsoï visait dès le départ le statut de héros destructeur. Un byron de la perestroïka, ne croyant en rien à part « un poing serré bien fort jusqu’à la douleur »[36].

La passion pour les arts martiaux, il faut remarquer, n’est absolument pas fortuite. D’un point de vue marketing, pour obtenir Tsoï, il a fallu prendre un peu de Bruce Lee, ajouter une pincée de Victor Jara, et déguiser le tout avec un costume new-wave de chez Robert Smith.

Juste au moment où l’URSS, tout en apprenant la transparence et la gestion autonome, s’habituait peu à peu aux massives bagarres de rue, aux racketteurs, aux kiosques brûlés des premiers coopérateurs. La montée de la délinquance est un indicateur très important sur un État et son économie. Dans les années ‘80, cet indicateur était au rouge.

Le pays faisait doucement passer à la trappe les idéaux du socialisme, sa bureaucratie avait les narines titillées par la fumée d’autres foyers paternels [37], et la « construction-type » chère à Jénia Loukachine [38] se transformait en une arène de batailles féroces. « Les toits des maisons se sont mis à trembler sous le poids des jours » [39]. Le villes se sont divisées en arrondissements, les arrondissements en quartiers, les quartiers en rues. Des bagarres massives à coups de chaînes et de barres de fer sont devenues des événements routiniers pour des villes comme Kazan ou Naberejnye Tchelny [40]. Les « brigades » de combattants prenaient le train pour aller régler des comptes dans d’autres villes. Se formait ainsi un terreau où fleuriraient dans les années ‘90 toutes les bandes criminelles majeures du pays.

Cette époque, celle des salons vidéo [41] couverts de posters de Bruce Lee, avait besoin de sa propre bande-son. Et cette bande-son est apparue.

La popularité de Tsoï est synonyme de la popularité de Bruce Lee. À quoi ressemble un film d’action typique sur le karaté ou le kung-fu ? À un conte où un « dernier des héros » tatane sept d’un coup (voir le film Fanat [42], dans lequel joue Alexeï Sérébriakov, encore inconnu à l’époque [43]). C’est de là que vient l’engouement massif pour les arts martiaux orientaux (« un coup au-dessus du poignet, déchirant la chair » [44]), pour tous ces « poings ivres » [45], kung-fu et kyokushinkai.

Il faut dire qu’il seront nombreux à comprendre que la vie, ce n’est pas du cinéma, qu’après un bon coup de sabot dans la tête, un humain, dans le meilleur des cas, perd conscience, et que la boxe ou le sambo soviétiques, dans une bagarre de rue, sont souvent plus appropriés que les subtilités hollywoodiennes. Mais la boxe et le sambo n’avaient pas de joli emballage pour les vendre. De plus, le sport soviétique était fondé sur un esprit collectif, alors que les Bruce, Schwarzie et Rambo étaient porteurs d’une idéologie individualiste, solitaire, celle d’un super-héros qui se bat contre le système et finit par le vaincre. […]

Et c’est sur cette plate-forme, profondément anti-russe et anti-soviétique, que se basait le répertoire de tous les salons vidéo (d’ailleurs, l’un des pères-fondateurs du néoconservatisme, Irving Kristol, a qualifié le film Rambo de super-arme idéologique américaine).

C’est sur cette même plate-forme qu’est bâtie toute l’« œuvre » de Tsoï. C’est de là que vient cette surprenante image de rocker-cancre-alcoolo-taekwondoïste avec une cigarette de rigueur entre les dents, mettant des tatanes de film en film [46].

День вызывает меня на бой.
Я чувствую, закрывая глаза,
Весь мир идёт на меня войной.

Le jour m’appelle à me battre.
Je sens en fermant les yeux :
Le monde entier part en guerre contre moi.
[47]

Кто судьбою больше любим,
Кто живёт по законам иным
И кому умирать молодым.

Ceux qui sont plus aimés par le destin
Ceux qui vivent selon d’autres lois,
Et ceux qui doivent mourir jeunes.
[48]

Mourir pour quoi ? Au nom de quoi ? Aucune réponse. Le héros de Tsoï n’est pas un Tchatski [49], un Taon [50] ou un Raskolnikov [51]. Va comprendre qui il est. Il n’a aucun but. Pourquoi ? Parce que l’absence de but permet de caser facilement n’importe quel but. Le vide sémantique peut être rempli avec de l’étoupe, de la laine de verre, des diamants ou des entrailles humaines, au choix. Tsoï ne fait que se draper de son foulard, prendre le train et partir quelque part là-bas, où il ne faudra pas « rester dans cette herbe » [52]. Mais à nous tous qui allons rester, il insinue constamment que les mornes soviets seront bientôt finis, et c’est là que la vraie fête va commencer. Dormez bien, et dans votre sommeil « entendez le tambourinement des sabots » [53].

Завтра кто-то, вернувшись домой,
Застанет в руинах свои города.
Завтра где-то, кто знает где,
Война, эпидемия, снежный буран…

Demain quelqu’un, en revenant chez lui,
Trouvera ses villes en ruines.
Demain, quelque part, va savoir où,
Une guerre, une épidémie, une tempête de neige…
[54]

Quelle solution propose-t-on ? Exactement : « prends soin de toi, fais attention ». De toi. Chacun meurt en solitaire. Il n’y a personne sur qui compter, car « il n’y a personne, à part l’étoile, pour aider » [55]. Sauve ta peau. Ce qui arrivera aux autres, on s’en cogne.

Et, tel un véritable génie et prophète, Tsoï avait tout à fait raison. Peu de temps après, on entendait le « tambourinement des sabots » dans les coins les plus reculés de l’URSS. Et, avec eux, la guerre, l’épidémie, la tempête de neige. Maintenant, on n’attend plus que les « trous noirs ».

Une incroyable sagacité. Mais c’est le propre de tous les génies, n’est-ce pas ? Si Blok pouvait pressentir la révolution, pourquoi Tsoï n’aurait-il pas pu pressentir le désagrégation de l’État ?

Mais Blok, je crois bien que personne ne lui chuchotait à l’oreille : « Ne nado musorit’ ! »[56]

***

Il est temps d’aller voir de l’autre côté de l’océan, dans la ville de Beverly Hills, où en 1960 est née une petite fille nommée Joanna Fields. Nous la connaissons comme Joanna Stingray, l’accoucheuse [57] du rock soviétique.

En 1984, à l’âge de 23 ans, Joanna et sa sœur viennent à Leningrad, où ils font la connaissance de Grebenchikov et autres stars pubères du rock-club local. Seulement un an après, Stingray rapportera aux États-Unis la compilation Red Wave: 4 Underground Bands from the Soviet Union, qui sortira en 1986 sur le très populaire label australien « Big Time Records ». Vous avez déjà entendu parler de ce label ? Non ? Moi non plus. Et cependant, des artistes aussi renommés que The Trilobites, Redd Kross, Dumptruck et Hoodoo Gurus étaient édités chez « Big Time Records ». Vous n’en avez jamais entendu parler ? Quel dommage !

Encore une fois : imaginons-nous deux fillettes américaines insouciantes qui, après avoir reçu une éducation décente, décident soudain qu’elles doivent impérativement aller non pas à Cancún, en Floride ou à Hawaï, mais dans la ville des trois révolutions [58], Leningrad. Et tout ça pourquoi ? Parce que « un ami de new-yorkais nous avait dit au téléphone qu’à Leningrad habitait un chanteur talentueux nommé Grebenchikov ».

Cela rappelle beaucoup une blague de la série « Rabinovitch m’a fredonné au téléphone » [59], mais nous ne pouvons pas remettre en cause la véracité du récit canonique, n’est-ce pas ? Même si nous prenons en compte le fait qu’en 1983, un autre californien célèbre, Ronald Raegan, avait proclamé que l’URSS était un « Empire du Mal » qui méritait d’être détruit les plus brefs délais.

«Reagan, la belle affaire », se sont dit les sœurs, et elles ont choisi cet Empire comme destination.

Pour comprendre ce dans quoi les filles ont dû se plonger, et ce que cela a pu avoir comme conséquences, il suffit d’écouter deux disques. Le premier est Red Wave: 4 Underground Bands from the Soviet Union, mentionné plus haut. Le deuxième est Beverly Hills Brat, le premier album de Joanna Stingray. Je le conseille vivement.

On peut en tirer trois conclusions.

La première. L’œuvre du rock-club de Leningrad, en 1986, ressemblait, du point de vue musical, à ce que les gens appellent généralement « des hurlements de chats de gouttière ». Seul un idiot fini (ou alors une personne très, très sage) aurait pu sérieusement affirmer que tous ces déchets occuperaient un jour les hit-parades américains. Stingray elle-même émet constamment des réserves : « C’était un cauchemar ».

Deuxième conclusion. Même Joanna, âgée de 23 ans et imitant tant bien que mal The Cure, aurait pu donner des leçons de chant, de mixage, de composition et d’arrangements au rock-club de Leningrad tout entier.

Troisième conclusion. La jeune Joanna aurait pu donner au rock-club de Leningrad non seulement des cours de chant. Cette dernière thèse est bien illustrée par le morceau « Les garçons sont mes jouets » [60], tirée de l’album Beverly Hills Brat et écrite par Joanna elle-même.

Je laisse tomber Barbie, et Ken avec,
J’ai besoin de plus.
Pas le temps de jouer à s’habiller
Ou à se maquiller,
Donnez-moi juste mes jouets !
Traîner avec toute la bande
Me donne tellement de joie.
Qui pourrait demander de meilleurs jouets
Que de jouer avec les garçons !
Steven, Tommy, Matt, Reb, Sid
Michael, Mark, Fred, Paul, Ingo,
Johnny, Billy, Marty, Peter, Bobby,
Rich, Dan, Butler,
Voilà certains de mes jouets !
Ils sont tous mes jouets !

Il faut dire qu’à Leningrad, les jouets s’appelaient différemment, mais, de toute évidence, ça ne gênait pas les sœurs tant que ça. Quand on voit Joanna et Boris [Grebenchikov] batifoler à moitié nus dans une baignoire [61], il est difficile de ne pas s’émerveiller : ah, les gens savaient s’aimer pour de vrai en ces temps-là ! « Vas-y, Lama, vas-y ! Vas-y, ouvre ton dictionnaire anglo-russe ! » [62]

Bien entendu, tout cela n’était qu’innocentes espiègleries, de banales espiègleries, des espiègleries tout à fait normales et courantes à l’époque où l’Armée Soviétique combattait les moudjahidin de Reagan, et les missiles balistiques des deux pays étaient prêts à transformer la planète en cendres radioactives.

Durant les deux premières années passées par Joanna Stingray à Leningrad, cette citoyenne des USA, de son propre aveu, a fait l’aller-retour entre les deux pays une dizaine de fois. Et alors, rien de si spécial pour une chômeuse de 23 ans, même si on prend en compte la périodicité des vols et le prix des billets. Pour mon travail, j’ai été obligé de traverser l’Atlantique six fois en six mois. Je peux dire que pour le faire dix fois (un vol dure en moyenne 11-12 heures), l’organisme a besoin d’arguments très convaincants. Joanna en avait, je n’en doute pas. Le charme de Grebenchikov, la voix de Tsoï, le visage de Kasparian [63], tous ces trucs, vous savez…

Mais la jeunesse soviétique ne se posait pas toutes les questions fourbes et pernicieuses que je pose en ce moment. Si, dans la conscience de millions de gens, Tsoï a pris la place de Pavka Kortchaguine, alors cette charmante garce de Joanna Stingray remplacera la favorite des foules, Samantha Smith. L’écolière Samantha Smith avait écrit une lettre à Andropov en 1982, est venue à Moscou en 1983, peu avant Stingray. Mais, en 1984, Andropov n’était plus, et en 1985 Samantha est morte, elle aussi. Il restait Stingray et Tchernenko, et ce dernier, hélas, ne pouvait donner une réponse claire aux gens : qu’est-ce qui est prévu pour la suite, un redémarrage suivi d’une convergence, ou la guerre des étoiles suivie de l’hiver nucléaire ? Que restait-il à faire ? Seulement chanter et danser.

Ce scélérat de député Fiodorov accuse Joanna, une créature innocente de 23 ans, d’avoir travaillé pour l’Agence Centrale de Renseignement des USA. Il est temps de mettre fin à ce flot de médisance. Voyons ce que Joanna peut dire pour sa défense : « Oui, bien sûr, j’ai eu des entretiens avec des agents du KGB et de la CIA, aux USA des représentants du FBI avaient interrogé toutes mes connaissances. Ils voulaient comprendre si j’étais une espionne ou pas. Mais, en fin de compte, tout le monde a pu constater que je n’étais qu’une simple musicienne. »

Tiens, prends ça un peu, député Fiodorov ! « En fin de compte, tout le monde a pu constater » ! « Une simple musicienne » ! Alors, ça vous la coupe ? Alors fermez vos bouches de députés. Et si vous avez l’impression qu’on peut diriger Joanna elle-même et sa foule de jouets de Leningrad sans inclure personne dans ses effectifs, à l’aveugle (voir la section « La CIA et Pasternak »), alors vous avez un syndrome paranoïaque, et toute discussion est close.

Mais, après la victoire de la révolution rock en URSS et le démantèlement de l’État, quand une moitié des « derniers des héros » est morte ou a fini de sombrer dans l’alcool et la drogue, Joanna a soudain décidé de revenir à sa paisible vie en Californie. Aujourd’hui, notre rock-diva vend de l’immobilier dans son quartier très aisé. Son portrait décore le site d’une école prestigieuse à Beverly Hills.

J’ai été très amusé par l’explication fournie par notre héroïne suite à une question sur son départ de la Russie et son rock’n’roll : « Il y avait trop de vodka et de relations sexuelles en pagaille » dit-elle dans une de ses interviews.

Trop de vodka ? Trop de sexe ? Une petite seconde ! N’est-ce pas ce que nous ont légué vos Sid Vicious, Nina Hagen et Patty Smith ? Et les « garçons » et les « jouets », on en fait quoi ? Et les drogues alors ? La vie d’un véritable punk en Russie démocratique était-elle si différente de celle d’un vrai punk quelque part dans le Lower East Side ? J’ai été deux ou trois fois au légendaire club CBGB, les amis. Je peux dire qu’il est imprégné d’une odeur de clope et de vomi comme n’importe quelle cave à rock de chez nous. Alors pourquoi est-ce que Joanna s’est soudain sentie mal à l’aise dans ce monde merveilleux ? Mais peu importe, laissons enfin Joanna tranquille.

***

S’il y a une personne qui a véritablement changé le destin du groupe « Kino », elle ne s’appelle pas Joanna Stingray, mais Youri Chmilevitch Aïzenshpis. Le bref article sur Wikipédia nous communique en principe tout ce qu’il faut savoir sur lui :

– Diplômé de l’Institut économico-statistique de Moscou, spécialisation « ingénieur-économiste ».
– Arrêté le 7 janvier 1970. Suite à une perquisition dans son appartement, 15 585 roubles et 7675 dollars ont été confisqués. Condamné conformément à l’article 88 du CP (« infraction aux règles des opérations sur les devises »). Sorti de prison en 1988, après 18 ans de réclusion.
– En décembre 1989, il devient producteur et directeur artistique du groupe Kino. En 1990, en utilisant de l’argent emprunté à crédit, il édite l’« Album noir », l’un des premiers à avoir brisé le monopole étatique sur la production de disques.

Mais en quoi Aïzenshpis est-il donc si précieux ? Pourquoi, avec son arrivée, la popularité de Kino, qui était déjà un groupe connu, a explosé ? Quel est le secret ? Dans les textes ? Nous avons déjà fait le point sur les textes. La musique ? Hmm… Jouez donc « Un paquet de cigarettes », et si vous y trouvez de la musique, faites-moi signe. Mais quel est le truc, alors ?

Le secret de la popularité de Kino repose sur deux composantes. Des arrangements de qualité, révolutionnaires pour l’époque, résolument occidentaux, inatteignables pour tout autre groupe du pays, ainsi qu’un marketing compétent.

Le marketing compétent, comme il a déjà été décrit, consiste à apposer l’image de l’asiatique héroïque se battant à mains nues sur la demande qui mûrit dans les ruelles et les salons vidéo. Les arrangements, Tsoï n’y est pour rien. Les arrangements, pour schématiser, c’est un emballage musical, des mélodies parallèles, des parties instrumentales supplémentaires qui peuvent transformer un éléphant africain en rock-star. Si l’on retire des chansons les arrangements à la mode, modernes pour l’époque, si l’on retire le look pompé sur la « new wave » occidentale (le batteur debout, les ombres sous les yeux, les manteaux de cuir), il ne reste plus rien du tout. Il ne reste que du vide.

« Les jours rouge-jaunes » [64] n’existe pas sans la partie de guitare lead et les breaks de batterie. « La Chanson sans paroles » n’existe pas sans la batterie et la partie de synthés. Et ainsi de suite.

En d’autres mots, Kino est simplement le premier projet de rock commercial qui a eu du succès dans notre pays.

Il n’aurait pas eu tant de succès sans toutes les composantes énumérées : les arrangements de qualité (merci, Joanna?), la Télévision Centrale (l’émission « Regard » et les autres), le cinéma national (« ASSA », « Igla »), les voyages à l’étranger (Paris, Los Angeles, New York), les tirages et la diffusion en masse. Ce n’est que du business.

Sans grande surprise, les membres mêmes de Kino, les « derniers des héros » en personne, peu avant la mort de Tsoï, réfléchissaient à la formation d’un projet parallèle, un boys-band sirupeux. Mais, à cette époque, le créneau avait déjà été occupé par d’autres aïzenshpis non moins talentueux. En fin de compte, Kino et Laskovyï Maï se côtoieront tranquillement sur les marchés et dans les haut-parleurs des premiers kiosques.

La mort de Tsoï (tout comme la mort de Talkov [65]) décuplera et renforcera le potentiel commercial et politique des chansons écrites par les « derniers des héros ». Une mort tragique tombe toujours à point nommé quand il s’agit de promouvoir une nouvelle idéologie. Dans le dernier acte, le système totalitaire doit, dans sa rage impuissante, régler son compte au héros. Pour que le sang puisse appeler la vengeance. C’est aujourd’hui, quand nous connaissons les destins de Guéorgui Gongadzé, Sergueï Nigoyan ou Sashko Bilyï, que nous comprenons qu’il existe des scénarios plus compliqués dans la vie. Et en 1990, qui aurait pu ne pas penser que Tsoï a été assassiné par le KGB ? Et par qui d’autre ? Pas par Joanna Stingray, quand même !

La conclusion logique de la stratégie marketing des « derniers des héros » sera une objectification définitive de ces héros, la commercialisation totale de leur image, avec l’apparition dans la programmation des chaînes centrales d’un Kaï Metov avec son hit « Position 2 ».

***

Il est temps, je pense, de mettre un point. Tous les facteurs énoncés plus haut expliquent non seulement le phénomène du groupe Kino, mais tous les autres « succès » de notre rock-époque, l’époque des Grebenchikov et Makarevitch.

Ils donnent également une réponse exhaustive à une question que beaucoup se posent : pourquoi est-ce que nos respectables rockers ne partent pas aujourd’hui en masse pour Donetsk et Lougansk ? Parce que la majorité d’entre eux sont de simples serviteurs des aïzenshpis, des premiers coopérateurs, une brigade d’agitateurs-fossoyeurs, œuvrant dans un seul but : détruire le système sous lequel les aïzenshpis étaient en prison. En d’autres mots, de manière consciente ou inconsciente, les makarévitch, chevtchouk, tchigrakov incarnaient la volonté du magouilleur rêvant de bousiller l’État et de partager ses actifs. En quel honneur est-ce qu’il se seraient jetés pour protéger les statues de Lénine en Ukraine ? Eux qui ont construit là-dessus leur aisance matérielle.

Parmi toute cette foule bigarrée, seul Letov s’est ressaisi, s’est ravisé, s’est repenti. D’ailleurs, contrairement à nombre d’autres « derniers des héros », Letov n’a pas participé au rock-marathon « Vote ou perds » au printemps 1996 [

66]. Vous pensez que ce marathon lancé sous Eltsine s’est déjà terminé ? Absolument pas. Mais aurons encore le temps de revenir là-dessus…

***

1. Cette tendance à être totalement à côté de la plaque quand il s’agit d’interpréter une œuvre n’est pas, d’ailleurs, une spécificité russe. Voir par exemple, la popularité que peuvent avoir parmi les néo-nazis des œuvres anti-racistes comme le morceau «Guilty of Being White» de Minor Threat ou le film American History X de Tony Kaye.

2. Prénom de l’héroïne du récit féerique d’Alexandre Grine, Les Voiles écarlates (1923).

3. Chizh & Co – « Une chanson un peu bête (Assol’) » // Чиж & Co – «Глупенькая песня (Ассоль)», album Чиж [Chizh/Tarin], 1993.

4. Voir Rock-lobotomie, 1re partie, note 1 et Rock-lobotomie, 2e partie, note 8.

5. L’auteur emploie ici l’anglicisme hàïr, employé par la bohème anti-système en URSS. Pour plus de détails, voir le billet « Zoopark – « Blues de Moscou ».

6. Version un peu déformée de la fin du « Chant du Sage Prince Oleg » par Alexandre Pouchkine : « Бойцы поминают минувшие дни // И битвы, где вместе рубились они. »

7. À ce jour, ceci est le dernier article de la série. K. Siomine a récemment annoncé qu’il comptait toujours écrire une suite qui abordera, notamment, la musique rap.

8. En russe, les noms et acronymes des agences secrètes américaines sont russisés : la « CIA » se dit « TsRU (tsé-èr-ou) » [ЦРУ], la première lettre coïncide ainsi avec celle de Tsoï [Цой].

9. Voir les billets dédiés aux polémiques qui ont entouré, dans les années 2010, la chanson « Changement ! » de Kino, écrite et publiée dans les années 1980.

10. Un des titres les plus populaires de Kino (Кино – « Пачка Сигарет », album Звезда по имени Солнце [Une étoile nommée Soleil], 1989).

11. Morceau emblématique du groupe Nautilus Pompilius.

12. Équivalent soviétique/russe du CM1.

13. Ровесник – « qui a le même age », magazine soviétique puis russe paru entre 1962 et 2014, destiné aux adolescents et jeunes adultes (14-28 ans).

14. Nom officieux du dernier album de Kino, sorti au tout début de 1991, quelques mois après la mort de Viktor Tsoï. Officiellement, l’album est homonyme du groupe : Kino.

15. Tantsy Minus – « Dictophones » [sic] // Танцы минус – « Диктофоны », album Теряя тень [Perdant l’ombre], 2001.

16. Alissa – « Une étoile nommée Rock » // Алиса – « Звезда по имени Рок », album Изгой [Paria], 2005. Il est intéressant de noter ici que rok (рок) possède en russe un autre sens : « destin, fatalité, sort ».

17. Kino – « Dans nos yeux » // Кино – «В наших глазах», album Группа крови [Groupe sanguin], 1986-88.

18. Kino – « La fourmilière » // Кино – «Муравейник», album Кино [Cinéma], 1991.

19. Kino – « Maman-anarchie » // Кино «Мама-Анархия», album Ночь [La nuit], 1986.

20. Kino – « À toi et moi » // Кино – «Нам с тобой», album Кино, 1991.

21. Ce passage est tirée du même morceau, et il fait à son tour référence à l’expression populaire russe « Ne crache pas dans le puits, tu en auras besoin pour boire de l’eau » (Не плюй в колодец – пригодится воды напиться).

22. Kino – « Maman, nous sommes tous devenus fous » // Кино – «Мама, мы все сошли с ума», album Группа крови [Groupe sanguin], 1986-88.

23. DDT – « Révolution » // ДДТ – «Революция», album Я получил эту роль, 1987.

24. Nautilus Pompilius – « Entravés d’une même chaîne » // Наутилус Помпилиус «Скованные одной цепью», album Разлука [Séparation], 1986. À noter que le « crépuscule » devait, dans la première version du texte, être « brun » et non « rose », l’adjectif sera modifié pour éviter l’allusion au fascisme dans un texte déjà très critique envers le système communiste.

25. Alexandre Bachlatchiov – « Tous hors du chemin ! » // Александр Башлачёв – «Все от винта!», 1985.

26. Alissa – « Le sixième garde-chasse », Алиса – «Шестой лесничий», album homonyme, 1989.

27. Aquarium – « Ce train en flammes » // Аквариум – «Этот поезд в огне», 1988.

28. DDT – « Tu n’es pas seul » // ДДТ – « Ты не один », 1993.

29. La « Grande fratrie blanche IOUSMALOS » (Великое белое братство ЮСМАЛОС) est une secte totalitaire du débuts des années 1990, fondée en Ukraine et s’étant répandue dans d’autres républiques d’ex-URSS (Russie, Bélarus, Kazakhstan). La plupart de ses dirigeants finiront condamnés à de la prison ferme suite à une tentative de suicide collectif en 1993.

30. Deux médiums (et, faut-il le préciser, escrocs) très populaires à la fin des années 1980 et au début des années ‘90 ; ils se livraient à des hypnoses et séances ésotériques de masse, souvent retransmises sur les chaînes centrales de télévision ou à la radio.

31. En référence à la chanson et à l’album de Kino portant ce nom. Je dois par ailleurs noter que j’utilise ici non pas une traduction de mon cru, mais l’adaptation choisie par le label français Off the Track Records, qui est le premier à avoir édité cet album sous ce titre en 1988.

32. Citation célèbre de la non moins célèbre comédie Opération Y et autres aventures de Chourik, 1965.

33. Héros du roman Et l’acier fut trempé, Nikolaï Ostrovski, 1934.

34. Organisation de résistants soviétiques sur les territoires occupés par les Allemands, lors de la 2e Guerre Mondiale.

35. Héros d’une trilogie de films sur la révolution sortis dans les années 1960-70.

36. Kino – « L’étoile », Кино – « Звезда », album Кино, 1991.

37. Référence à Ovide, Pontiques, I, 3, 33.

38. Héros de la comédie soviétique L’ironie du sort [Ирония судьбы, или С легким паром], 1975. Le sujet du film repose sur un quiproquo lors duquel le héros, passablement ivre, confond un immeuble à Léningrad, où il se retrouve par accident, avec celui où il habite à Moscou.

39. Kino – « Douce nuit », Кино – « Спокойная ночь », album Группа крови [Groupe sanguin], 1986.

40. Respectivement capitale de la république autonome du Tatarstan, et centre industriel majeur du Tatarstan où se situe l’usine de camions KamAZ.

41. À la fin des années 80, les « salons vidéo », salles de projection privées diffusant des VHS pirates, se sont substituées aux salles de cinéma, incapables de satisfaire la demande du public (les premières raisons étaient l’absence de fonds permettant d’acheter les droits de diffusion et de réaliser des doublages adéquats, couplé à un vide juridique permettant un piratage quasiment impuni).

42. Фанат, 1989.

43. A. Serebriakov est un acteur aujourd’hui très reconnu, il est notamment célèbre pour avoir joué le héros du film controversé Léviathan de Zviaguintsev.

44. Kino – « Maman, nous sommes tous devenus fous », Кино – « Мама, мы все сошли с ума », album Группа крови [Groupe sanguin], 1986.

45. Пьяный кулак – traduction russe du titre du film Zui quan [Drunken Master/Fist], 1978, avec Jackie Chan dans le rôle principal. Sorti en France sous le titre Le Maître chinois.

46. V. Tsoï n’a en fait joué que dans deux films : dans le film culte ASSA (1987), il joue son propre rôle, celui d’un musicien. Dans le film Igla (1988), il joue effectivement le rôle d’un « artiste martial » parti en guerre contre la drogue (le titre du film, signifiant littéralement, « l’aiguille », renvoie à l’expression utilisée pour désigner les seringues remplies d’héroïne).

47. Kino – « Chanson sans paroles » // Кино – «Песня без слов», album Звезда по имени Солнце [Une étoile nommée Soleil], 1989).

48. Kino – « Groupe sanguin », album homonyme, 1986-88.

49. Personnage principal de la comédie Le Malheur d’avoir trop d’esprit, A. Griboïedov, 1825.

50. https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Taon

51. Personnage principal du roman Crime et châtiment, N. Dostoïevski, 1866.

52. Kino – « Une étoile nommée Soleil » // Кино – «Звезда по имени Солнце», album homonyme, 1989.

53. Kino – « Douce nuit » // Кино – « Спокойная ночь », album Группа крови [Groupe sanguin], 1986.

54. Kino – « Prends soin de toi » // Кино – «Следи за собой», album Кино, 1991.

55. Kino – « L’étoile » // Кино – « Звезда », album Кино, 1991.

56. En caractères latins dans le texte. Transcription anglaise de Не надо мусоритъ ~ « Il ne faut pas salir/jeter de détritus ». La phrase est restée dans les mémoires après avoir été prononcée par le rocker Alice Cooper lors d’une interview à la télévision russe, dans les années 1990.

57. L’auteur utilise ici un terme désuet pour parler d’une sage-femme (повивальная бабка), probablement afin de renvoyer à la citation de Marx « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui est enceinte d’une nouvelle » (Le Capital).

58. La ville de St-Pétersbourg/Leningrad a reçu ce surnom car s’y sont déroulées les révolutions de 1905, ainsi que celles de février et octobre 1917.

59. Voir Rock-lobotomie, 2e partie, note 16.

60. Joanna Stingray – «Boys, They’re My Toys», 1983.

61. Dans la vidéo de leur version commune du morceau « I Got You Baby ».

62. Spleen – « Dictionnaire anglo-russe » // Сплин – « Англо-русский словарь », album Фонарь под глазом, 1997. Le morceau fait allusion à la vague « brit-pop » qui avait envahi les ondes télé et radio dans le monde entier, et dont le groupe Spleen était devenu le principal représentant russe.

63. Guitariste du groupe Kino.

64. Кино – «Красно-жёлтые дни», 1991.

65. Chanteur populaire qui a commencé en faisant de la variété, mais politisera fortement son répertoire à la fin des années ‘80. Les textes de Talkov étaient chargés de nostalgie national-monarchiste et faisaient constamment référence à la religion. Talkov meurt en 1991 lors d’un concert, dans les coulisses, d’une blessure par balle. L’enquête conclura à un accident survenu quand Talkov avait voulu manipuler le pistolet de son garde du corps.

66. Campagne pour la réélection, en 1996, de Boris Eltsine. Son principal concurrent était G. Ziouganov, leader du PCFR, héritier du PCUS, et la campagne jouera sur la peur du retour d’un communisme totalitaire.

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