Nol’ – «Une pluie acide» (de l’adaptation et de la bellettristique)

Quand j’adapte une chanson, il y a, le plus souvent, une seule et unique motivation : elle me plaît. Dans un exercice quotidien et personnel, je fais tourner dans ma tête une punchline – une rime percutante – et j’essaye de comprendre si, en retournant les mots dans tous les sens, je peux obtenir quelque chose de vaguement équivalent en français. Et, des fois, par miracle ou par étirement, ça tombe presque juste. Souvent, je me résigne à ranger l’ébauche de texte dans le dossier «intraduisibles», que je revisite quand même, de temps en temps, au cas où j’aurais une illumination soudaine.

En commençant ce blog, après quelques années passées à publier sur le «Club» de Mediapart, je me suis dit que je pourrais, à l’instar de mon collègue Jules du site EnRussie.fr, vous proposer, de temps à autre, non pas des adaptations, c’est-à-dire des traductions essayant de calquer la structure et les rimes de l’original, mais de simples traductions en vers libres.  Cela me permettrait, me suis-je dit à l’époque, de fournir un volume de billets plus importants et de vous proposer plus facilement des musiques en rapport avec des actualités russes ou des dates historiques. Mais, dès le premier billet, je me suis rendu compte : la seule chose qui me motive, c’est l’ingrat défi de l’adaptation, et tout le reste, ce avec quoi je meuble le billet, ne sera jamais que du fluff qui, parfois, donne un peu de contexte, généralement sous forme de gambadements mentaux. Désolé, j’ai grandi avec une zappette dans les mains.

Parfois, ça coule tout seul, si les paroles du morceau que j’essaye d’adapter sont «légères» (çàd pas trop chargées de poésie) tout en contenant des notions, références ou détails typiquement russes et nécessitant une explication de texte pour un lecteur francophone, comme c’était le cas dans mon précédent billet, «Blues de Moscou». Parfois, j’accouche d’un texte pendant des années, si une expression trop idiomatique au rythme et à la syntaxe (quasi-)intraduisibles se pose en travers, par exemple dans ce morceau de Léningrad. Parfois, là où tu ne t’y attendais, un miracle se produit, et tous les vers blancs de l’original se transforment sans trop d’efforts en rimes dans l’adaptation, te poussant à trahir l’esprit de l’original parce que «hé, ça s’est fait tout seul», sur une chanson appelée «Dans un monde infecté de logique».  Il y a des gens, paraît-il, qui arrivent à écrire de jolis textes du premier coup – moi, je dois littéralement me relire vingt fois pour arriver à un résultat que je trouve acceptable. Comme je n’ai la patience et le courage de me relire que cinq ou dix fois avant de publier un billet, cela explique qu’on puisse y trouver des fautes de frappe ou d’édition, des phrases floues, bancales ou pénibles à lire.

Du coup, donc, je relis régulièrement mes vieux billets, joignant l’agréable narcissisme à l’utile perfectionnisme, corrigeant ceux présents sur ce blog et passant en revue ceux de mon blog précédent. Je republie parfois sur ces pages d’anciens billets, quand j’estime que le texte n’a pas besoin de retouches supplémentaires, comme «Mon deuxième moi», ou quand j’y ai apporté des changements conséquents comme «La Ballade de Kroki». Il y a une adaptation que je voudrais réviser en profondeur et que je trouve limite honteuse aujourd’hui, c’est «Celui qui n’a pas tiré» de Vyssotski : j’ai fait, par inadvertance, au moins un énorme contresens, et je force un peu trop la licence artistique quand je case l’abus de langage «presser la gâchette» pour me faciliter la rime, alors que n’importe quel gun nut qui se respecte vous expliquera qu’on «appuie sur la détente» et que la gâchette, c’est la pièce qui fait l’intermédiaire entre la détente et la culasse.

Tout ces défauts n’ont pas empêché cette adaptation d’avoir un modeste succès auprès des lecteurs de Mediapart (en grande partie parce que la rédaction a eu la gentillesse de mettre le billet à la une du club). J’étais déjà en grande partie conscient des limites de mon adaptation, et j’étais déçu de voir qu’une autre adaptation du même Vyssotski, «La Visite d’une Muse ou la Chansonnette du plagiaire», publiée le même jour, passait inaperçue, alors que je la trouvais (et la trouve toujours) «techniquement» bien plus réussie (même si je consens qu’il lui manque deux-trois notes sur Blok, Balmont, et le contexte qui a poussé Vyssotski à écrire ce morceau). Mais voilà, quand vous abordez la Russie devant des Occidentaux, les commissaires retors et scrupuleux, les pelotons d’exécution et les héros tragiques, ça se vendra toujours mieux que les états d’âme des artistes.

Je ne sais pas trop comment on pourrait dire, en un seul mot, en français, «l’exercice/métier d’écrire un billet de blog» (bloguisme ?), mais ce qui fait écho, dans ma tête, c’est la «bellettristique» russe. Au XIXe siècle, certains critiques littéraires russes ont mis en opposition deux concepts : la poublitsistika et la belletristika. Le poublitsist (публицист) est celui qui publie des travaux, articles ou essais, sur les questions de politique, de société ou d’actualité, le terme est emprunté au «publiciste» français, mais n’en a pas acquis le caractère désuet ou péjoratif : c’est ainsi que se désignent, aujourd’hui encore, en ex-URSS, la plupart de ceux qui, en France, se proclameraient «essayistes». Il y a bien moins de personnes, en revanche, de nos jours, qui se revendiquent bellettristes (беллетрист, du français «belles lettres») car le terme est, lui, tombé en désuétude à cause, justement, de ses connotations négatives : c’est, au choix, l’art pour l’art ou le roman de gare.

Dans mes billets, j’essaye de ménager la publicité pour les musiques, thèmes, personnages ou phénomènes que j’estime dignes d’attention, et la «belle lettre» de ma création personnelle, mais comment faire si je n’ai rien pour meubler ? Parler de mon nombril peut être une issue, mais je ne m’imagine pas faire ça à chaque billet. Par contre, ce que mérite probablement l’original du texte traduit ci-dessous, c’est de vous expliquer comment et pourquoi mon adaptation a dû le malmener. Je n’ai pas la prétention de faire une analyse de texte exhaustive ou technique. Le jour où ce sera le cas, je renommerai le blog  «analyses exhaustives de Russie». Je vous livre simplement quelques détails, pensées et versions qui sont apparues quand j’ai travaillé sur cette adaptation.

Le Monde Diplomatique a eu la gentillesse de rappeler récemment l’existence de ce texte écrit par Alberto Manguel, et décrivant bien mieux que je ne pourrai le faire l’essence de la traduction :

« Traduction » est le nom que nous donnons au plus intime des actes de lecture. Toute lecture est traduction, passage de la vision formelle de l’univers à une façon particulière de le sentir ou de le percevoir, d’une représentation du monde-texte (en lettres écrites) à une autre (en lettres vues et entendues)
Le Monde Diplomatique, mai 2009.

***

Au commencement, donc, il y a la punchline : dans le cas de ce morceau, c’est pour moi la chute du deuxième couplet :

Cancers dans les estomacs, calculs dans les reins,
Que tu sois ivrogne, que tu sois leader,
Sur chacun d’entre nous mettra un point,
Par ses gouttes, une pluie estivale,
Une pluie acide…

– Je dois tailler dans le premier vers pour coller au rythme. L’«estomac» devient donc «bide». En russe, les noms de deux maladies empruntent au vocabulaire commun, littéralement cela sonne : «écrevisses dans les estomacs, pierres dans les reins». Cette nuance passera à la trappe, mais j’ai déjà des allitérations sans me fouler.
– Dans le deuxième vers, «leader» est un maladroit compromis, qui transmet plus ou moins le sens, mais dénature l’original: le vojd’ («qui conduit/guide») est à la fois le chef tribal, mais également un terme utilisé pour désigner les leaders soviétiques, en particulier Lénine et Staline. J’opte finalement pour la facilité de «Grand Guide», parce que j’ai déjà «bide» et «acide».
– Dans les troisième et quatrième vers, Fiodor Tchistiakov (plus loin FT) utilise une tournure passive, à mon avis, pour avoir le mot dojd’ (pluie) au nominatif et faciliter la rime avec vojd’ (guide). Je me dis que je pourrais renoncer au passif et simplifier un peu la syntaxe de cette manière. Le principal obstacle, c’est l’ordre «adjectif – nom» que je ne peux pas me permettre d’avoir en français, alors qu’il est naturel en russe. Je veux essayer de garder la structure ababb de cette partie du couplet, après tout, je n’ai que deux rimes en «-ide» à bricoler, peut-être que «torride» au lieu d’«estivale» pourrait convenir ici. Mais le lien avec l’«été» mentionné à la fin du premier couplet deviendrait beaucoup plus flou. Finalement, ma première ébauche ressemble à :

Cancers dans le bide, calculs dans les reins,
Que tu sois ivrogne, que tu sois grand guide,
Sur chacun d’entre nous mettront un point
Les gouttes d’une pluie torride…
Une pluie acide!

– Avant de m’attaquer au premier couplet, je termine le début du deuxième :

Une odeur de pain chaud ruisselle
De ta natte blonde
Regarde bien, que sont gris les visages
Qui nous regardent de la page du journal.

– J’espère pouvoir garder l’image du ruissellement, dans un texte qui tourne autour du contact de la chair et de l’eau. C’est le seul moment de tendresse, le seul souffle de vie de ce morceau par ailleurs fait de misère et fatalité.
– La blondeur de la natte est en fait sa «russeur» : «roussyï/roussaïa» désigne à la base la couleur de cheveux des Varègues, du blond au châtain clair, et par extension ces mêmes Scandinaves qui donneront leur nom à la nation et à l’état russes. Même si, à en croire les normanistes, les Vikings eux-même donnaient un tout autre sens à ce mot, qui signifiait pour eux «rameur» (ruotsi). Mais je m’égare : je garde donc «blonde», parce que même si je trouvais parmi les «auburn» et autres adjectifs techniques de coiffeurs une teinte correspondant aux roussyï, je perdrai toute la spontanéité et la simplicité de l’original.
– En russe, la page est désignée par son terme technique : polossa, littéralement un bande, un ruban, une frange ou une marge sur une surface ; en général ce terme est utilisée dans l’expression pervaia polossa, la «une» d’un journal ou magazine. Par extension, le terme polossa évoque pour le professionnel, journaliste ou typographe, non seulement la page en tant que bout de papier ou vecteur d’information, mais l’art d’arranger harmonieusement cette page et de la coordonner avec le reste de la publication.
– Ce texte est tout en échos, FT arrive à en amplifier l’effet en utilisant, dans ce couplet et dans le premier, trois verbes en rapport avec le regard basés sur la même la même racine russe qui donne glaz (œil), à chaque fois avec une nuance : glian’ («jette donc un œil», «regarde un peu»), pogliadi («regarde bien», «regarde un certain temps»), gliadiat («regardent», «dévisagent», «observent»).

Une odeur chaude de pain cuit
Ruisselle de ta natte blonde.
Vois un peu tout ces visages gris
Qui nous regardent de la une du monde.

– Dans le premier couplet, je me retrouve confronté à deux autres nuances que je risque de perdre :

Sors dans la rue, jette un œil sur le ciel,
Gris comme jamais.
Plus grise qu’une croûte de pain rassis,
L’eau se déverse sur les têtes.

Lors de la toilette matinale
Laisser des cheveux sur le peigne,
Dans l’attente d’un nouvel été chaud
Dans un sac de béton froid.
Une pluie acide…

– Je ne vois pas comment garder l’image de l’eau se déversant sur la tête tout en faisant une rime, même si cette image établit le leitmotiv de la chanson, et implique que la perte de cheveux est liée à ce contact.
– Pour désigner un peigne fin, en russe, on utilise le terme grebechok, qui peut également se traduire comme «[petite] crête» (d’un animal, en particulier d’une volaille, d’un coq), ou «coquille Saint-Jacques» (morskoï grebechok). Les cheveux restent donc à la fois sur le peigne et sur la crête. De plus, volosy désigne en russe, dans le cas d’un humain, à la fois les cheveux et les poils.
– Depuis que j’ai traduit le triptyque patriotique de Krasnaia Plesen’, à force d’essayer de faire rimer «mandale» avec tout et n’importe quoi, j’ai gardé quelques rimes sous le coude, je me rends compte que je vais finir par en recycler certaines ici.

Sors de chez toi, regarde par ici
Vers le ciel gris comme jamais
Plus grise encore qu’une croûte rassie
L’eau se déverse à nos pieds.

Le matin, penché sur l’évier,
Laisser sur le peigne quelques poils
Dans l’attente d’un été douillet
Dans un sac de béton glacial.
Une pluie acide…

– Le troisième et dernier couplet présente la même difficulté de base que le deuxième, à savoir la strophe en ababb à la fin :

Des visages d’enfants aussi sévères,
Je n’en avais jamais vu.
Et du ciel coulera et coulera
L’eau empoisonnée.

Et quand tu ne signifies rien,
Je croirai n’importe quel mensonge.
Pourquoi pleures-tu aussi amèrement ?
Ce n’est qu’une pluie,
Une pluie acide

– Je me rends compte que plutôt que d’essayer de garder la structure d’origine, je vais profiter de l’abondance de rimes en «-al» et la transformer en abaab.
– En reprenant le modèle du dernier couplet, j’apporte quelques retouches aux deux autres. Je laisse totalement tomber l’image de l’eau sur la tête, tout en trouvant un moyen de caser les cheveux et un ersatz de peigne dans le premier ; dans le deuxième je reprends la fin en abaab. En guise de version plus ou moins définitive, j’obtiens :

***

Sors de chez toi, regarde par ici,
Vers le ciel gris comme jamais.
Plus grise qu’une croûte de pain rassis,
L’averse ne veut pas se calmer.
Brosser ses cheveux dans l’évier,
Lors de la toilette matinale,
Dans l’attente d’un nouvel été douillet
Dans un sac de béton glacial…

Une pluie acide ! Une pluie acide ! (bis)

Une odeur chaude de pain cuit
Ruisselle de ta natte blonde.
Regarde un peu tout ces visages gris
Qui nous observent des unes du monde.
Cancer du bide, calcul rénal,
Que tu sois poivrot, que tu sois Grand Guide,
Sur chacun mettront un point final
Les gouttes d’une pluie estivale…
Une pluie acide !

Une pluie acide ! (ter)

Des visages d’enfants aussi fermés
Je n’en avais jamais vu.
Et du ciel coulera sans arrêt
L’eau qui empoisonne et qui tue
Et au moment, où tu vaux que dalle,
Je croirai le mensonge le plus vide.
Pourquoi tes larmes font-elles aussi mal ?
Ce n’est qu’une pluie banale…
Une pluie acide !

Une pluie acide ! (ter)

***

kobylozavodsk-amsterdam

L’usine chimique de Kobylozàdovsk [*]
Nous a dépeint un arc-en-ciel /
Comme pour insinuer qu’à Amsterdam
Une gay-parade se déroulait en parallèle.
– Illustration de Vassia Lojkine

[*] De kobyla – «jument» et zad – «derrière, fesses», jeu de mots avec le nom de la ville de Petrozavodsk. En russe moderne «zavod» signifie «usine», même si ça ne correspond pas forcément à l’étymologie du nom de la ville, qui se réfère plutôt, si je ne me trompe pas, au sens premier qui est «enclos» (de zavodit’ – «faire entrer à l’intérieur de quelque chose») et, par extension, «lieu d’élevage/production d’animaux de race» (chevaux en premier lieu).

Publicités

Un commentaire sur “Nol’ – «Une pluie acide» (de l’adaptation et de la bellettristique)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s