Rock-Lobotomie, 4e partie. «Éternellement jeunes, éternellement saouls»

Vassia Lojkine - LOciident nous aidera

Note du traducteur : Le délai qui s’est écoulé entre la publication de cette quatrième partie de la série « Rock-lobotomie » et la précédente s’explique par deux circonstances : premièrement, je ne me suis pas rendu compte, lors de mes premières recherches, de l’existence de cette quatrième partie, à cause du titre formulé de manière différente (« Лоботомия в стиле рок » au lieu de « Рок-лоботомия »). Deuxièmement, même après avoir découvert son existence, j’ai hésité à en publier la traduction car elle doit s’accompagner, comme qui dirait, d’un trigger warning : Konstantin Siomine, comme beaucoup de marxistes de la Russie contemporaine – la majorité, aurais-je envie de dire – est adepte d’une conception de la question des minorités sexuelles que je jugerais d’archaïque, et son propos le reflète. [1]

***

Texte original de K. Siomine (6 mars 2015)

Au printemps 1996, peu avant les élections présidentielles, une de nos connaissances, qui jouait dans un groupe local, avait décidé de clore sa représentation avec une phrase insolente : « Eltsine, va te faire mettre ! » À peine les musiciens avaient-ils eu le temps de remballer leurs instruments que le téméraire rocker se faisait corriger dans une remise par des « auditeurs » reconnaissants aux poings solides et aux laissez-passer très convaincants. « Ah ! Vania, tu ne devrais pas aller faire le soldat » [2]. Notre connaissance s’en était tirée avec quelques fractures et contusions, et toute la bohème avait vite pigé : faire des blagues sur Eltsine avant le vote, ce n’était pas une bonne idée. Faisons plutôt des blagues sur Lénine.

Les blagues sur Lénine, on pouvait en faire autant qu’on voulait. Personne ne t’aurait cassé les côtes, et la salle, au contraire, réagirait toujours avec enthousiasme. On pouvait ouvrir un club nommé « Lénine ». On pouvait y installer un buste de Lénine, le décorer de préservatifs ou tirer dessus avec une carabine à air comprimé. Dans le pire des cas, vous auriez vu apparaître devant les portes un groupe de pathétiques retraités en haillons, abreuvés de Valocordin [3], qui vous auraient maudit à toutes les sauces. Je l’ai définitivement compris quand notre groupe de pacotille avait décidé de mixer l’hymne de l’Union Soviétique, encore non réhabilité à l’époque [4], avec le célèbre hit « Guerilla Radio ». La salle à moitié ivre, composée de mioches et de vétérans chevelus glapissait, sautait, bondissait, parodiant avec nous l’hymne à pleine gorge. Et moi, j’ai progressivement commencé à me rendre compte que je participais à une ignoble fumisterie que j’avais moi-même inventé.

Les années 1990 ont logiquement découlé des années 1980, tel le sang qui coule d’un crâne transpercé. Et à mesure que le sang se répandait, on entendait de plus en plus la dissonance entre ce que chantaient les rockers-rebelles patentés et ce qui se passait autour, dans les rues des grandes et petites villes. Alors que la révolution démocratique avait déjà triomphé de ses enfants, les avait dégommés à coup de chars, avalés et même digérés, les rockers radotaient : « ne sois pas pressé de nous enterrer » [5], comme si le sévère type de fer sur la place Loubianka n’avait pas été remplacé par une stèle commémorative [6].

La dégénérescence prit la forme d’une avalanche. Bien entendu, cela se reflétait partout, pas seulement dans la musique. Chaque nouvelle génération qui sortait des écoles était sensiblement plus bête que la précédente. La génération des années ‘80, ces pourfendeurs acerbes et insolents des Soviets, nous semblaient être, lors de nos improvisations étudiantes, des véritables virtuoses du verbe, des génies inatteignables. Dans les années ‘90, l’enseignement secondaire se remplit de véritables demeurés mais, un an plus tard, mêmes ces demeurés-là commencent à ressembler à de grands intellectuels comparés à la génération de débiles suivante. Il n’était pas si facile, bien entendu, de briser l’inertie de l’éducation soviétique, de la pensée soviétique. Cette inertie, couplée à l’attente d’un inéluctable lendemain capitaliste qui se faisait pourtant attendre, agissait comme une anesthésie, empêchant bon nombre de voir le précipice dans lequel nous tombions. Et même quand nos villes ont été entourées de cimetières de granit qui ont accueilli des centaines de milliers de jeunes gens en bonne santé, quand les balles ont commencé à siffler sur les places centrales, quand les cuvettes des toilettes scolaires se sont remplies de seringues, quand toute entreprise qui voulait survivre avait besoin d’un « toit » [7], quand après l’Abkhazie, l’Ossétie et l’Ingouchie était venu le tour de la Tchétchénie, même alors un nombre énorme de gens gardait la foi : encore un peu, encore un tout petit peu, et nous vivrons une vie nouvelle, une vie juste. Comme « chez eux ». Cette foi couvait jusqu’en 1998, probablement [8]. Dans le plus extrême des cas, jusqu’au printemps de l’année 1999 [9].

Cette époque, les années ‘90, a été celle d’une faillite dégringolante de tout ce qu’on appelle aujourd’hui la musique rock russe. Un paradoxe, à première vue. Les nerfs tendus comme des cordes des primo-rockers les rendaient sensibles à tous les malheurs et à toutes les aspirations de la société soviétique, les aidaient à mettre en lumière les plaies et les vermoulures du système socialiste, à lutter contre la machine étatique liberticide. Mais, à partir d’août 1991, ces nerf se sont ramollis et ont perdu leur sensibilité aux plaies, aux malheurs et aux aspirations. La vue jadis perçante s’est troublée, l’oreille s’est durcie. L’ennemi tout-puissant s’était évaporé. Goliath s’écroulait aux pieds de David. Et c’est sur David que reposait l’avenir. La passerelle de commandement est libre, vers où voguons-nous, chef ? Mais ni les rockers, ni les « jeunes réformateurs » [10] que l’on trouvait parmi leurs fervents admirateurs n’y étaient préparés. C’est pour ça que David, pour ne pas perdre son public et, avec lui, sa source de subsistance, continuait à agiter des poings… et, vous l’avez deviné, à pourfendre Lénine. C’est simple, sans risques et, surtout, c’est lucratif.

L’URSS n’existait plus, mais aux concerts résonnaient les vieux hymnes, les vieux refrains. Toujours ces « phares noirs près du portail voisin » [11]. Mais, d’autre part, il y a aussi eu du nouveau. Suite aux vagues de rock en provenance de Moscou et Saint-Pétersbourg, celle venant de l’Oural avait frappé le pays avec force. Cela était dû à la position géographique de Ekaterinbourg et à son statut de berceau de la démocratie eltsinienne [12]. Nautilus Pompilius était devenu un projet à succès commercial, et peu après nous avons été submergés par Agata Kristi. Toutefois, si Ilia Kormiltsev continuait avec entrain à trifouiller ce que les critiques nomment « l’univers intérieur de l’humain », Agata Kristi apportait de la nouveauté :

Les narines poudrées de cocaïne,
Je sors pour une promenade.
Les étoiles brillent si joliment pour moi,
Et l’enfer m’est sympathique.

Agata Kristi, « Opium » [13]

Chaque icône de la culture populaire est une projection de certains processus en cours dans la société. C’est pour ça que les années ‘80, avec leurs salons vidéo, leurs coopératives, leurs bastons et leur arts martiaux asiatiques exigeaient Tsoï, et elles ont eu Tsoï. Les années ‘90 ont permis à une large partie du public de découvrir l’héroïne, la hanka, le djef, le vint, [14] l’ecstasy, le LSD. Elles réclamaient Agata Kristi et elles ont eu Agata Kristi. C’est dans les années ‘90, suite à notre retraite honteuse d’Afghanistan et à la terrible guerre civile au Tadjikistan qu’a été mis en place une voie de livraison massive de drogues en Russie. La culture populaire devait refléter ces changements, et elle les reflétait de son mieux. Je suis absolument convaincu que le rock et la variété des années ‘90 œuvraient de manière coordonnée et synchronisée avec comme objectif de populariser au maximum les drogues.

En ce qui concerne l’esthétique intoxiquée, la technologie bien rodée dans les années 1980 et consistant à adapter aux réalités russes les modèles occidentaux s’est révélée, ici aussi, fort pratique. Tout comme Tsoï en son temps, les frères Samoïlov [15] ont proposé au pays leur propre lecture de l’œuvre du groupe The Cure. Qui, en Russie, a écouté The Cure ? Mais tout le monde a écouté Agata Kristi. Une déprime impénétrable à la voix fluette, grinçante, connue du monde au moins depuis Oscar Wilde et Edgar Poe. L’idée générale est : « je ne veux rien, tout est vain, nous mourrons tous. » L’album Décadence [1991] d’Agata Kristi correspondait on ne peut mieux à l’époque du déclin post-soviétique, tout comme ces innombrables merejkovski et hippius [16] correspondaient à la tourmente des années martiales et révolutionnaires de la Russie. Et la prédominance de synthés acides, de basses artificielles et d’une grosse caisse à la pulsation régulière rendait cette musique absolument indispensable dans les boites de nuit et ce qu’on appelait les « raves ». Les sceptiques postillonnaient dans leur coin : est-ce du rock que nous avons là, un rocker peut-il se permettre de ramasser du blé avec une telle ampleur ? Mais les voix des partisans d’une « pureté du rock » ont vite été noyées dans la symphonie narcotique des années ‘90. À droite d’Agata Kristi, Max Fadeev et Linda montaient en puissance :

Ma-ma, ma-marijuana
Ne la touche pas, sans elle c’est mieux.

Linda, « Marijuana » [17]

À gauche d’Agata, le favori du public, Mr. Credo (Alexandre Makhonine), allumait le feu :

Bola-Bola, chaque soir, il appelle mon âme.
Bola sait : ce monde est gouverné par le djef et le bédo

La seringue te poinçonne, plus de retour en arrière.
Bola-Bola est ma force, Bola-Bola est ma lumière.

Mister Credo, « HSH-Bola » [18]

Et ne me sortez pas cette vieille rengaine selon laquelle le rock et la pop seraient deux choses différentes. C’est la même chose. Que ce soit d’un point de vue musical (on peut transformer n’importe quelle Aliona Apina [19] en grindcore, et n’importe quel Cannibal Corpse en Aliona Apina), du point de vue des bénéfices et, le plus important, du point de vue des poches qui ramassent ces bénéfices. Ainsi, les années ‘90 sont avant tout celles de la déchéance, des drogues et de la mort. Tout ce que Tsoï avait promis, en somme. Tiens, voilà la guerre. Voilà l’épidémie. Voilà la tempête de neige. [20] Le « Corbeau » de Linda, l’« Opium » d’Agata, « Les Ailes » et le « Titanic » de Nautilus. Une délectation de la mort. Que ce soit la mort d’une personne en particulier – Anatoli Kroupnov [21] ou Alexandre Kozlov [22] – ou celle d’un peuple, d’un État, d’une civilisation.

La logique faisait défaut. Nous devions tous construire un radieux avenir capitaliste. Pourquoi alors est-ce que les usines sont en ruines, les halls d’immeuble débordent de toxicomanes et les abords des chaussées de prostituées ? Pourquoi est-ce que la liberté schlingue l’ammoniac, comme un ascenseur dont on a cramé tous les boutons ? [23]

La première gifle de dégrisement est venue en décembre 1994 [24]. Le peuple n’avait pas retenu grand-chose des émissions de Svanidze [25] concernant octobre 1993. « Ils font du raffut, là-bas, à Moscou. » Mais les images de Grozny en flammes concernaient chaque ville, chaque village où il y avait un commissariat militaire. En 1996, à l’heure du marathon « Vote ou perds » [26] de Eltsine, le pays avait vu assez d’images de la place Minoutka, de Boudionnovsk, de la morgue de Rostov [27]. Tout le monde voulait croire qu’il s’agissait d’une erreur. Un couac dans le programme des transformations économiques élaboré par les jeunes académiciens et professeurs. La culture populaire gardait obstinément le silence. Seul Youri le fol-en-Christ pouvait débouler quelque part sur scène avec sa guitare et chanter, comme en 1993 :

Vérité contre vérité
La foi contre l’icône
Et la terre contre les fleurs
C’est moi, et c’est toi.

DDT, « Vérité contre vérité » [28]

Quelle vérité, quelle icône, quelles fleurs, crénom de dieu ? De quoi parle-t-il ? Après les exécutions d’otages, après les premiers attentats, après les tronches de Iandarbiev et Maskhadov dans chaque journal télé, il était devenu clair que quelqu’un venait de se faire rouler. Dans les années 2000, déjà, un des anciens vice-speakers de la douma me racontait à voix basse que Ziouganov, en fait, avait gagné ces fameuses élections. Pas « j’ai entendu dire » ou « il paraît » : il les avait gagnées d’après les données de la Commission centrale électorale. Mais il avait renoncé à cette victoire à cause d’une série de « circonstances insurmontables ». Le peuple, lui, terrorisé par une propagande massive (des tracts « achète à manger pour la dernière fois » directement dans ta boîte aux lettres, les admonitions des « célébrités » émanant de chaque fer à repasser), dupé par le général Lebed – marionnette de Berezovski – se prendra [les accords de] Khassaviourt dans la gueule deux mois plus tard. Et les rockers qui participaient à « Vote ou perds » et qui, de fait, ont aidé les « Sept banquiers » [29] à faire un pontage coronaire au capitalisme russe [30], se sont planqués dans leurs coins. J’ai été à ces concerts, et je me souviens très bien comment nos rock-dinosaures y ont participé. Notez bien qu’aujourd’hui aussi, les plus fidèles admirateurs de la musique rock sont des oligarques vieillissants comme [Alfred] Koch ou Tchoubaïs. Les rockers leur rendaient la pareille. Rien d’étonnant. Nombreux sont les « rebelles » qui, des années durant, étaient confortablement inscrits dans le budget publicitaire de l’Union des force de droite [31].

Quoi qu’il en soit, l’année 1997 a été un point d’inflexion. Il était maintenant clair que les rockers, avec touts leurs divertissements abrutissants, ne sont que la bande-son de l’assassinat du pays. Ils n’ont pas l’intention de parler dans leurs chansons de la guerre, des prisonniers, des têtes coupées. Ils n’ont pas l’intention de parler de la privatisation et de l’appauvrissement. Ils n’ont pas l’intention de parler de la toute-puissance du crime organisé. Il n’ont pas l’intention de parler de ceux qui ont rendu tout cela possible. Comme en 1987, tout ce qui les intéressait, c’était papy Lénine. Ou une quelconque « Pommochine » [32] abstraite. Pourquoi ? Vous l’avez bien compris. En premier lieu, parce qu’ils touchent leur blé de ceux que la catastrophe russe arrange tout à fait.

D’ailleurs, il n’y a pas eu un seul festival de rock majeur dans les années ‘90 qui se soit déroulé sans le soutien d’une respectable usine de bière ou de tabac. Parfois, l’argent alcoolisé était dilué par l’argent des producteurs de moyens de contraception à la conquête de nouveaux marchés. Tout cela résultait en une ivrognerie totale et bestiale autour de chaque stade, de chaque palais des sports. Qui s’en rappelle encore, de l’« Amsterdam Maximator », une bière très populaire dans les années ‘90 et dont trois canettes pouvaient tuer un cheval ? Je me rappelle, moi, comment j’étais allongé dans la neige, devant le véhicule des secours, suite à un énième méga-concert, en compagnie de dizaines de chercheurs de rock-aventures morveux tels que moi.

Quoique, petit à petit, les rockers eux-mêmes ont vu leurs stéréotypes s’effriter. Notre guitariste, grand admirateur du groupe « Alissa », est un jour revenu d’une interview avec Kintchev en déclarant « Konstantin est devenu fou ». Konstantin, qui n’avait pas enlevé ses lunettes de soleil de toute la conversation, se dérobait à toutes les questions et répétait une seule phrase, tel un jouet mécanique : « nous devons tous aller au temple, au temple, et demander pardon, et avant ça, nous irons aux bains, où nous devrons laver l’âme. » C’est depuis cette époque qu’on a vu un autre Kintchev et une autre « Alissa », que je propose d’examiner dans la dernière partie de la « Lobotomie ». Youra le musicien [33], semble-t-il, avait également essayé de se distraire de sa lutte contre les Soviets qu’il haïssait tant. Mais le problème de Youra le musicien, c’est qu’il ne maîtrise pas la langue russe. C’est pour ça qu’on ne comprend rien à ses chansons sur la guerre. Youra est contre la guerre ? Youra est pour la guerre ? Qui c’est Youra, il est pour qui ? Aujourd’hui comme en 1997-2000, Youra et ses semblables restent de ceux qui luttent pour tout ce qui est bien contre tout ce qui est mal [34]. Sans jamais fournir aucun critère intelligible permettant de différencier le premier du deuxième. […]

Au milieu des années ‘90, une autre musicale vague est arrivée à point nommé en Russie. La musique alternative. Le mouvement alternatif, ou indie (indépendant) est né d’un nouveau conflit entre parents et enfants qui a coïncidé, en Occident, avec la fin de la Guerre froide. La génération des parents avait fait la guerre du Vietnam, s’éclatant au son des Led Zep et Doors, chevelus et enfumés, des Kiss et des Guns, peinturlurés et grassouillets, ou des grognements rigolos de Manowar. La génération des enfants a vu la crise économique de 1987, la dépression et après, le triomphe soudain de la culture consumériste occidentale. La mort de l’URSS avait privé leurs vies de sens. Il n’y avait plus personne à redouter. L’herbe a recouvert le sentier vers l’abri anti-atomique. La génération X s’est étouffée avec toute cette liberté et cette abondance qui lui était tombée dessus sous Clinton. Pour les enfants des « enfants des fleurs », le rock n’avait plus rien d’une révolution, c’était du mainstream flairant le vomi parental. Le monde voyait une première génération qui voulait et pouvait dire avec assurance : « je déteste le rock ».

Sell the kids for food
Weather changes moods
– Nirvana, « In Bloom »

D’un point de vue musical et stylistique, l’alternative, qui s’est posée comme « l’anti-rock » est, bien entendu, une pitoyable tentative de chier dans les bottes de Ritchie Blackmore, Yngwie Malmsteen ou Jimmy Page. Nous sommes de simples gars du quartier. On porte les même fringues pour charger les cartons à Costco que pour jouer sur scène. On n’a pas besoin de vos tifs, de vos leggings en cuir et de vos solos à rallonge. On se moque de votre tapping et de vos harmoniques. Peut être que, dans nos chansons, il n’y a qu’un seul accord au lieu de trois, par contre elles recèlent la « vérité ». La « vérité » de la vie. Fille illégitime du punk, l’alternative s’est opposée dès le début à la société, déclarant avec Kurt Cobain, le leader de Nirvana : « Autour, il n’est a que des salauds de vendus. Je me déteste et je veux mourir ». En 1994, donnant l’exemple à nombre de ses admirateurs, Kurt Cobain a mis fin à ses jours avec de l’héroïne et un fusil de chasse. Il ne manquait qu’un héros de cette trempe à la Russie post-soviétique. Et elle l’a accepté avec joie. Vers le milieu des années ‘90, seuls les plus minables des renégats singeaient encore Viktor Tsoï. Les musiciens à la page imitaient Soundgarden, Alice in Chains, Pearl Jam, Smashing Pumpkins. Ce n’est bien des années plus tard que j’ai appris, à ma grande stupéfaction, que j’avais en vain cherché un sens poétique profond dans les textes de Nirvana. Ils sont composés aux trois quarts d’argot toxicomane. The water is so yellow, I’m a healthy student est une simple référence aux tests obligatoires, pour les élèves d’établissements difficiles, décelant la présence d’opiacés dans l’urine. Rapidement, dans nos écoles aussi, de tels tests sont devenus une norme.

Et, bien entendu, il ne faut pas oublier que tout le monde « culturel » se poudrait les narines avec Quantin Tarantino, et répétait avec les héros de Trainspotting :

Choisir la vie, choisir un boulot, choisir une carrière, choisir une famille […]
J’ai choisi de pas choisir la vie, j’ai choisi autre chose. Les raisons ? Y a pas de raisons. Qui a besoin de raison quand il y a l’héroïne ?

– Trainspotting (1996)

Ce qui est curieux, c’est que quelqu’un aidait la Russie inexpérimentée à ne pas se faire dépasser par le mainstream. Pour célébrer le Jour de l’Indépendance, le consulat américain de notre ville organisait des projections gratuites de Pulp Fiction, et le British Council, qui envoyait par paquets les écoliers à l’étranger, divertissait les enfants avec des concert du groupe ethno-terroriste Fun-da-Mental en pleine guerre de Tchétchénie. Mais ce n’était, bien entendu, que par pure philanthropie. Un échange culturel. C’est bien ça ?

Un autre des « mérites » des années ‘90 dans la musique rock a été la légalisation de l’homosexualité. La féminisation de la société, la féminisation de la conscience populaire allait à toute allure, en correspondance directe avec les manuels de guerre psychologique. Pour prendre le dessus sur l’ennemi, il faut le démotiver, briser sa volonté de résister, en faire une bonne femme. Le processus a été délicat et graduel. Et, une fois de plus, quand on étudie la décadence des années ’90, on peut trouver de nombreux parallèles avec la décadence de 1914-1918, avec son attrait pour la morphine et les perversions. Tout d’abord, les frères Samoïlov ont entonné « je suis un optimiste, je suis un optimiste, je suis un hétérosexualiste [sic] » (entonné d’une manière qui n’aurait laissé aucune personne sensée les soupçonner d’être des hétérosexualistes). Et, un peu plus tard, une véritable percée pour la thématique homosexuelle a été l’ascension sur l’Olympe musical du groupe Mumiy Troll. Les gens, je ne veux vexer personne, mais ne venez pas parler des aspirations élevées présentes dans les textes de Lagoutenko.

Le chat [fait quelque chose] au chat en dessous du ventre.
Tu aimes la vodka ? C’est de l’eau difficile
.
Mumiy Troll, « Le Chat au chat » [35]

C’était, il semble, le premier clip de MT à la télévision. Lagoutenko y sautillait en pantalon de latex, les lèvres couvertes de rouge. Et quand, aujourd’hui, ce personnage ronronne son « yaourt sur les lèvres » [36], sa véritable orientation sexuelle importe peu. Les intonations, tout comme son look scénique et ses textes étaient là pour lever le tabou sur un thème jadis interdit. D’ailleurs, les libéraux qui luttaient contre les soviets avaient très rapidement et fort à point abrogé l’article de loi correspondant [37]. Narcotisation et pédérastisation [sic]. À travers Trainspotting et Pulp Fiction, à travers Ptioutch et OM [38] qui ont rapidement inondé la province, et à travers d’autres attrape-nigauds […]. À leur droite, Shura l’édenté et Oscar travaillaient dans la même direction, à leur gauche Notchnye Snaïpery et Gosti iz buduchego. Et pour la suite… roulez jeunesse. Je me répète : je ne prétends pas que Lagoutenko a transformé en pédales tous ceux qui ont écouté l’album Morskaïa. Mais j’ai vu de mes propres yeux des gars d’apparence normale qui ont commencé à imiter « Mumik », à se dessiner les sourcils avant les concerts et à se laisser pousser une frange. Posez-vous la question : qu’est-ce qu’un appel à « se sauver » [39] destiné à un public de quelques millions de personnes ? Toute culture populaire est une cage à singes. Un groupe de la capitale pompe sur un groupe international. Un groupe provincial pompe sur le groupe de la capitale. Une réaction en chaîne. Et imaginez-vous, on injecte dans ce circuit électrique un signal : « sauve-toi ! » C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles notre groupe aujourd’hui défunt essayait de se tenir à bonne distance de ce genre d’imitateurs. Nous avions même, à une époque, écrit notre propre charge : « Sauve-toi », consacrée au phénomène décrit ci-dessus. Pardonnez le style bas, mais puisqu’on est en pleine lobotomie :

Le pays meurt, fais tes valises
On tranche les gorges en Tchétchénie, Tchaïf joue à Loujniki

Le pays meurt, mais un enculé à l’écran
Te chuchote déjà à l’oreille : « sauve-toi » ! [40]

On pourrait ajouter beaucoup de choses ici. Concernant, par exemple, Zemfira chantant pour le plus grand plaisir d’Abramovitch, et d’autres représentants de ce même zoo. À un moment, je me suis mis à éplucher frénétiquement ma phonothèque, à chercher parmi les pistes que j’aimais quelque chose qui refléterait la réalité, ce qui se passait sous mes fenêtres, quelque chose qu’on pourrait rapporter au réel pour se sortir de cette folie. Mais non, 9 collectifs sur 10 continuaient à parler dans leurs chansons de bêtises abstraites, des rapports entre les sexes (l’amour-toujours), des étoiles, du destin et autre concepts galactiques, des entrailles à l’air et des tendons (toutes sortes de black-doom-death metalleux et autres détraqués arpentaient les cimetières la nuit pour profaner des tombes), de bouteilles de kéfir et de demi-miches [41]. Et la plongée de notre pays dans un précipice, quasiment personne n’en parlait en termes simples et clairs. Il n’y avait que le rock-retraité Kormiltsev qui annonçait qu’il « était venu dire adieu à nous et à notre bateau » [42], et de Saint-Pétersbourg résonnaient parfois les voix des Kirpitchi [43] :

Aujourd’hui je me balade, on m’a viré du boulot
On m’a pas donné d’argent, j’ai envie de boire un coup
On m’a carotté, carotté, carotté de l’argent
On m’a plumé et on m’a mis une beigne
Kirpitchi – « Une histoire à dormir debout » [44]

Il est possible qu’il y ait eu plus d’exceptions, mais je n’en ai trouvé que deux. En 1996, Tequilajazzz, un groupe de Saint-Pétersbourg (et groupe favori de l’auteur, pour tout vous avouer), sort l’album Virus. De mon point de vue, c’est la chose la plus importante réalisée par Evgueni Fiodorov, homonyme du célèbre député tsoïphobe, au cours de sa longue carrière [45]. Et même si aujourd’hui, Eveguéni se rangerait plutôt avec les libéraux de la place Bolotnaïa, dans les années ‘90 il était perçu tout à fait autrement, qu’il le veuille ou non. « Virus » a touché presque tous les thèmes qu’il était alors convenu de passer sous silence :

Le vieux perroquet hurle que « cette lettre est présente » [46]
C’est un malus.
Une voiture noire roule avec le carrosse doré
C’est un malus.

À Marino la framboise fouette la canneberge veloutée [47]
C’est un malus.
Le gigolo de la Fontanka [48] va voir sa pute de Berlin
C’est un malus.
Virus ! Virus ! Virus !
« Virus [Вирус] »

La balle siffle, elle s’envole, mon camarade est tombé
Et elle n’en avait rien à faire qu’il râlait et gémissait.

– « Balle (Ouais) [Пуля (Ага)] »

Pendant que les troupes invisibles entraient dans la ville,
Les filles se rasaient le crâne du pubis jusqu’aux sourcils,

Le « nouveau russe » sortait de la malle des diamants,
S’vantant tout haut à sa copine « c’est Sobtchak [49] qui me les vend ».
Et les seigneurs de guerre [50] avaient compté : un, deux, trois,
À la télé le missionnaire donnait l’amour à tour de bras [51]
Les écolos mâchaient des chocolats sugar free [52]

Et les homos se trémoussaient jusqu’au matin en boîte de nuit.
« Frappe, Tambour » [53]

On ne me demandera rien, on me laissera en plan
Pour s’envoler tiser sur Chypre
Avant de se rappeler que le poisson coule
Et mon calibre universel.
Bien soigné et huilé, je suis noir, fâché, lourd
Une détente, un percuteur, et pas de sûreté
J’ai l’habitude de bosser : deux coups de feu et la nausée
Mais combien avais-tu d’années ?
Je ne sais pas…

« Pistolet [Пистолет] »

La deuxième exception étaient nos bons amis, le groupe Smyslovyie Galioutsinatsii [54]. Et toute la communauté qui était née autour d’eux, autour de la résidence étudiante de l’institut d’architecture de Ekaterinbourg et du club J22 qui y louait ses locaux. Les gens de J22 se répertoriaient dans l’« alternative », bien sûr. Ils écoutaient des trucs comme Faith No More et passaient leur temps à se foutre de la gueule du rock. Quelque part dans les parages, il y avait Tchitchérina. Dans ces mêmes parages, le groupe « Golyï PistAlet », largement oublié aujourd’hui, qui changeait de look chaque année en fonction de la conjoncture et trollait puissamment chaque nouveau mumiytroll. Mais, bien entendu, le principal moteur était le leader de SG, Sergueï « Bouba » Bobounets. Dans son comportement, il n’y avait pas des masses de philosophie, et encore moins de poésie. Il a créé, probablement sans le vouloir, le seul registre scénique que méritaient les années ‘90. Appelons-le, pour schématiser, « la racaille chantante ». La racaille chantante est un gars du quartier qui manque d’intelligence et de vocabulaire pour exprimer son horreur face aux événements qui l’entourent. Mais son horreur est réelle, véridique et naturelle. Elle n’est pas pompée sur Robert Plant ou Robert Smith, elle est absolument authentique, comme dirait un critique à grosse tête. Authentique comme un survêtement et des baskets Adibass. Sa dégaine est un diagnostic médical. Pour lui et pour toute la société dans laquelle il vit. Et les raisons, en principe, étaient compréhensibles : quand une nouvelle portion de chevelus en T-shirts « Metallica » montait sur la scène du rock-club local et se mettait à balayer le sol avec leurs crinières, Bouba pouvait prendre une bouteille et la lancer sur scène comme une grenade. Une bagarre s’ensuivait inévitablement, et on pouvait distinguer dans celle-ci, avec un peu de volonté, une dramaturgie des sens, une lutte de concepts esthétiques. Peut-être qu’il y en avait, de la dramaturgie. Les premiers textes de SG (et, pour être honnête, il n’y a qu’un seul album à écouter chez eux [55]) jouaient constamment sur « l’héritage artistique » laissé par les rockers, adressaient des « clins d’œil » postmodernes, aigris et enjoués à Boutoussov, Grebenchikov, Chakhrine et toute la clique.

Puis j’ai rencontré une femme
Je mangeais des sandwiches, je lui lisais des poèmes

Je buvais du vin, et je hurlais que Grebenchikov
M’a sucé la bite, qu’ils sont tous des connards.

« Je veux manger [Я хочу есть] »

Nous monterons dans le wagon, nous présenterons le billet
Le train glissera et partira d’ici
Nous laisserons l’amour et la vaisselle vide
« Et ceux qui croyaient en nous, nous regarderont partir » [56]
Et voilà que les roues résonnent comme résonnaient les verres
Le vin prend de l’allure en augmentant les tours

Nous roulons vers des pays étrangers et chauds
Nous fuyons la mort, comme des boucs, par les potagers.

– « Adieu à Sverdlovsk [Прощание со Свердловском] »

Mais, bien sûr, le « sommet » de l’œuvre de SG, c’est la chanson « Alain Delon » [57], dans laquelle le héros lyrique des années ‘90 mène un débat à distance avec tous les commissaires de la révolution rock à la fois.

Nous vivrons avec toi dans le puits asséché
Si on nous chassera de la petite cabane
Notre industrie sera celle des petits vols
Nous regarderons le monde entier de nos yeux impudiques

« Alain Delon [Ален Делон] »

En somme, il n’est pas étonnant que dans « Le Frère 2 » de Balabanov, le plus brillant représentant de la rock-génération dans le cinéma, le thème musical principal soit la chanson de SG « Éternellement jeune (éternellement saoul) ». Ce vers contient la caractéristique la plus précise de toute l’époque, qui a commencé par une ivresse radieuse et qui s’est terminée avec une lourde gueule de bois. De l’optimisme et de l’enchantement des premières années post-perestroïka (« tout ne fait que commencer », nous promettait-on d’édition en édition dans l’émission Regard [58]) jusqu’à la triste illumination de Bodrov :

Dis-moi donc, l’Américain, où elle est, la force ? Elle est dans l’argent ? Mon frère aussi, il me dit qu’elle est dans l’argent. Tu as beaucoup d’argent, et alors ? Je crois, moi, que la force est dans la vérité. Celui qui détient la vérité est plus fort. Toi, tu as trompé quelqu’un, tu t’es fait de l’argent. Et alors, tu es devenu plus fort ? Non, tu ne l’es pas devenu. Parce qu’il n’y a pas de vérité derrière toi. Et celui que tu as trompé, il a la vérité avec lui, et donc, il est plus fort.
– Le Frère 2, 2000

Mais voilà, même parmi les rockers de Balabanov, qui a mobilisé, semble-t-il, la totalité du rock-club de l’Oural pour « Le Frère 2 », on n’a trouvé personne qui pourrait… le chanter. Il a fallu se contenter de l’ancien, de faire appel aux soviets tant haïs, sortir de la remise ce buste en plâtre recouvert de crachats et de gribouillis :

Ma famille, j’ai découvert,
Est aussi grande que la Terre
Les sentiers et les bosquets,
Chaque épi dans chaque pré,
Les ruisseaux, le ciel azur,
Tout m’est proche et me rassure.
Qu’elle est belle ma Patrie !
Tous les gens sont mes amis. [59]

Quelque part à côté, un autre rocker qui avait dessaoulé, Egor Letov, prenait la même direction, suivant un cours parallèle. Mais il ne le suivrait plus très longtemps. Chanter tout cela, en choisissant péniblement les mots justes serait l’affaire de la génération suivante. On ne peut pas dire que cette génération soit « rock ». Et les nouvelles chansons ne ressembleront pas toujours à des chansons. Je propose de mettre ici, de nouveau, des points de suspension, et de poser, enfin, dans la dernière partie de la « Lobotomie » cette question : la culture populaire, la culture de masse peut-elle être utilisée non seulement pour détruire une société, mais aussi pour la protéger ? Ce processus peut-il être inspiré d’en haut ? Quelle trace est-ce que la fin des années 2000 laissera dans la culture populaire ? Quelle nouvelle révolution servira-t-elle ?

***

1. Il n’a d’ailleurs pas, avec les années, changé sensiblement d’opinion, comme en témoigne son interview récente par la militante féministe russe Liza Lazerson.

2. Phrase tirée d’un poème de Demian Bedny – « Les Adieux » // Демьян Бедный – «Проводы», 1918, également connu comme la « Chanson de l’Armée Rouge ». Met en scène une mère essayant de dissuader son fils de rejoindre les rangs des forces révolutionnaires.

3. Barbiturique inventé en Allemagne dans les années 30, dont la formule a été reproduite dans les années 1960 en URSS et commercialisée sous le nom Corvalol.

4. Suite à la chute de l’URSS, la mélodie de la « Chanson Patriotique » de Glinka est devenue l’hymne de la Russie. Les nombreuses propositions de textes sur cette mélodie n’ont jamais été approuvés et, en 2000, l’air de l’hymne soviétique est redevient officiel, avec des paroles purgées des références au Parti, à Lénine et au Communisme.

5. Tchaïf – « Ne sois pas pressé »  // Чайф – «Не спеши», album Дети гор [Enfants des montagnes], 1993. La chanson est remplie d’allusions au totalitarisme soviétique.

6. La statue de Félix Dzerjinski (alias « Félix de Fer », fondateur des forces de l’ordre et services secrets soviétiques) sur la place Loubianka a été démontée suite à l’échec du Putsch de Moscou, fin août 1991. Le geste était censé symboliser la fin du règne des « tchékistes » sur la vie politique russe. L’installation du monument connu comme la « Pierre de Solovki », dédiée aux victimes des répressions politiques, inaugurée le 30 octobre 1990, a en fait précédé le démontage de la statue de Dzerzhinski.

7. Крыша, terme désignant un groupe de racketteurs chapeautant un commerce ou une entreprise.

8. 1998 a été marqué par une crise économique majeure en Russie, qui a eu comme résultat la cessation de payement de plusieurs grandes banques et une dévaluation massive du rouble, privant nombre de citoyens de leur épargnes.

9. La guerre du Kosovo devient source de tensions entre la Russie pro-Serbe et l’Occident pro-Kosovar. Le 19 mars, un attentat à la bombe sur un marché de Vladikavkaz fait 52 morts et des centaines de blessés. Cet attentat sera le premier d’une série d’attentats majeurs qui frapperont la Russie jusqu’en en automne de cette année. Parfois non revendiqués, ils seront systématiquement attribués aux islamistes tchétchènes, et constitueront une des causes de la deuxième guerre de Tchétchénie.

10. Младореформаторы – groupe de jeunes économistes libéraux chargés des réformes au début des années 1990

11. Premières paroles de la chanson de DDT, « Terre Natale » («Родина»), écrite en 1989, publiée 1992. Le texte, d’après son auteur, Y. Chevtchouk, a été rédigé sous l’influence du roman « Docteur Jivago » de Pasternak.

12. Boris Eltsine été le président du Comité de l’oblast de Sverdlovsk (la ville a retrouvé son nom pré-soviétique, Ekaterinbourg, en 1991) dans les années 1980, avant de continuer sa carrière au niveau national.

13. Агата Кристи – «Опиум», album homonyme, 1995.

14. ханка, джеф, винт – mots d’argot désignant diverses drogues artisanales fabriquées à partir de médicaments (opiacés, éphédrine)

15. Vadim (chant, guitare) et Gleb (chant, basse), leaders du groupe Agata Kristi.

16. Dimitri Merejkovski et Zinaïda Hippius, époux et personnes de lettres, figures majeures du symbolisme russe, morts en émigration en France.

17. Линда – «Марихуана», album Ворон [Corbeau], 1996.

18. Mister Credo – «Хэш-Бола», album homonyme, 1996. « Bola-Bola » (ou « Sheikh-Bola ») est un personnage fictif, baron de la drogue en provenance de la péninsule arabique. Ce nom est probablement un jeu de mots entre l’abréviation « hasch » et le « Hezbollah », qui, à l’époque, faisait très régulièrement la une des journaux.

19. Chanteuse de variété russe, très populaire dans les années ‘90.

20. Référence au morceau «Следи за собой [Prends soin de toi]» (1991) de Kino : « Demain quelqu’un, en revenant chez lui / Trouvera ses villes en ruines. / Demain, quelque part, va savoir où, / Une guerre, une épidémie, une tempête de neige… »

21. Анатолий Крупнов, célèbre rocker, leader des projets Black Obelisk (Чёрный Обелиск) et Kroupskiï Sotovarichi (Крупский Сотоварищи), mort en 1997 (à 31 ans) d’une crise cardiaque.

22. Александр Козлов, rocker, claviériste, membre fondateur d’Agata Kristi, mort en 2001 (à 39 ans) d’athérosclérose.

23. À la chute de l’URSS, le nombre d’incivilités avait explosé, et il était très fréquent de retrouver des ascenseurs dans lesquels on avait uriné et brûlé les boutons en plastique.

24. Début de la première guerre de Tchétchénie.

25. Nikolaï Svanidze, journaliste russe, présentateur de télévision loyal au pouvoir de Eltsine, aujourd’hui encore très proche des cercles dirigeants.

26. Campagne électorale de Eltsine en 1996, dont le principal axe de communication consistait à terroriser la population avec la perspective d’un retour à un communisme totalitaire.

27. Lieux emblématiques de la première campagne de Tchétchénie. Minoutka est le surnom de la place centrale de Grozny, Boudionnovsk a été le lieu d’une prise d’otages massive, et la morgue de Rostov a été rendue célèbre par la présence de centaines de corps de soldats russes non identifiés.

28. ДДТ – «Правда на правду», album Рождённый в СССР [Né en URSS], 1997. La chanson a été écrite et enregistrée en octobre 1993.

29. Semibankirchina, surnom donné aux dirigeants de sept grandes banques qui se sont unis pour soutenir B. Eltsine aux présidentielles de 1996. Peut désigner, par extension, l’ensemble des oligarques russes inféodés au pouvoir.

30. Entre les deux tours de la présidentielle de 1996, Boris Eltsine fait une crise cardiaque, et subit une opération de pontage coronaire en novembre de la même année.

31. SPS (СПС, Союз Правых Сил) – parti politique libéral-conservateur qui existera de 1999 à 2008, perçu comme une marionnette de l’oligarchie, en particulier A. Tchoubaïs.

32. Référence à l’album Yablokitaï [Яблокитай] de Nautilus Pompilius (1997). Le titre est une russification du mot d’origine hollandaise désignant en russe les oranges, apelsin (апельсин).

33. Youri Chevtchouk, leader du groupe DDT. La formule utilisée renvoie à la manière dont il s’est présenté lors de la célèbre rencontre de V. Poutine avec des rock-musiciens en 2010.

34. Formule ironique désignant un discours populiste, dénuée de véritables prises de position idéologiques. Voir le morceau « On est pour tout ce qu’est bien » de Leningrad.

35. Мумий Тролль – «Кот кота (Вот и вся любовь)», album Морская [Maritime], 1997

36. Référence aux paroles du morceau «Невеста? [Fiancée ?]», 2000.

37. En URSS, l’homosexualité masculine était pénalement répréhensible. La dépénalisation aura lieu en mai 1993, une décision entre autres motivée par les conditions de la demande d’adhésion au Conseil de l’Europe.

38. Deux magazines masculins de mode et « lifestyle » parus ente le milieu des années ‘90 et le milieu des années 2000.

39. En russe утекать, littéralement « couler au loin », généralement utilisé dans le langage familier au sens de « se tirer », « se tailler » (probablement une déformation / variation de текать).

40. K. Siomine a enregistré une nouvelle version de cette chanson avec son groupe « Gianni Rodari » en 2019.

41. Référence au morceau du groupe Tchaïf « Une bouteille de kéfir, une demi-miche » (« Бутылка кефира, полбатона », album Оранжевое настроение [Humeur orange], 1993)

42. Référence aux paroles du morceau « Titanic » de Nautilus Pomilius.

43. Littéralement « Les briques », groupe de rap-rock qui a connu un succès modéré à la fin des années 1990, réputé pour ses textes d’une désinvolture cynique et humoristique.

44. Кирпичи – « Байка », album Кирпичи тяжелы [Les briques sont lourdes], 1996.

45. E. V. Fiodorov a commencé son parcours musical dans la deuxième moitié des années 1980, et s’est fait connaître en tant que bassiste du groupe punk-rock Obiekt Nasmechek. Il est effectivement à différencier du député conspirationniste E. A. Fiodorov. Dès 1997 et l’album « Celluloïd », Tequilajazzz rend sa musique plus accessible et évite les textes politiques, ce qui lui vaudra un succès commercial modéré.

46. Référence à la phrase rituelle prononcée par l’animateur de l’émission « Le champ des miracles » (Поле чудес), jeu télévisé russe fortement inspirée de la « Roue de la Fortune » américaine.

47. Marino est un quartier de Moscou, la « framboise » (малина) est un mot d’argot désignant un repaire de truands, et la « canneberge » (клюква) est utilisée pour décrire l’ensemble des clichés sur la Russie : ours, vodka, matriochka, balalaïka…

48. Les quais de la rivière Fontanka à Saint-Pétersbourg, située dans le centre historique.

49. Anatoly Sobtchak, maire de Saint-Pétersbourg de 1990 à 1996, mentor de V. Poutine, fervent partisan d’un retour de la monarchie en Russie.

50. Полевые командиры, littéralement « les commandants de terrain », terme utilisé pour désigner les dirigeants des rebelles Tchétchènes, auxquels le discours officiel russe refusait leurs titres auto-proclamés.

51. Les années ‘90 ont également un temps où les télé-évangélistes américains, à la conquête de nouveaux marchés, étaient présents de manière assez notable sur les chaînes de télévision centrales d’ex-URSS. Devant la poussée du renouveau orthodoxe, ces prêcheurs auront finalement assez peu de succès.

52.La première moitié des années ‘90 en Russie a été marquée par des campagnes publicitaires massives pour les chewing-gums « sans sucre » et diverses barres chocolatées (en premier lieu la production de la compagnie Mars).

53. « Бей, барабан ». Le titre renvoie à deux œuvres soviétiques portant le même nom : un poème belliqueux de Lebedev-Koumatch datant de 1937, et un film sur les premiers pionniers soviétiques datant de 1962.

54 Смысловые Галлюцинации ~ « Hallucinations Sémantiques ».

55 L’album Разлука Now [Séparation Now], 1996. Le titre est une référence à l’album Разлука [Séparation] (1986) du groupe Nautilus Pompilius.

56. Référence au morceau « Le rock’n’roll est mort » (1982) du groupe Aquarium.

57. Le titre renvoie évidemment à l’« Alain Delon » (1986) de Nautilus Pomilius : « Alain Delon, Alain Delon // ne boit pas d’eau de Cologne ».

58. Взгляд, une des émissions télévisées populaires de la perestroïka. Créée à l’initiative d’A. Iakovlev et donc alignée sur le revirement pro-capitaliste du Parti, elle servira de tremplin à certaines personnalités médiatiques des années 1990 comme Vladislav Listiev, Artiom Borovik ou Alexandre Lioubimov.

59. Poème de Vladimir Orlov // Владимир Орлов – «Я узнал, что у меня есть огромная семья», 1987.

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