La recette des pirojki (des benêts numériques et des beignets poétiques)

En règle générale, je ne mets mes gros sabots sur les réseaux sociaux que pour faire la promotion des billets de ce blog. J’ai développé une antipathie profonde pour une grande partie du contenu et des principes de fonctionnement de ces espaces d’échange et de discussion : la paresse du like et du repost, la bulle narcissique qu’ils entretiennent, la mauvaise foi qui en irradie, l’abêtissement général qui en résulte et auquel je n’échappe pas.

Grajdanskaia Oborona – «KBG-rock»

Loin des centres culturels et historiques de Moscou et Leningrad, une scène et une tradition du rock singulières prennent forme en Sibérie, et la deuxième moitié des années 1980 verra l’émergence de son auteur le plus emblématique et de son projet le plus connu : Egor Letov et Grajdanskaia Oborona. Souvent, les deux ne font qu’un : punk et anarchiste jusqu’au bout des ongles, Letov crée abondamment, en solitaire, dans l’urgence et sous influence, avec des casseroles en guise de batteries, enregistrant sur un magnétophone mono-piste ses morceaux abscons et énervés.

Grajdanskaia Oborona – «Chanson sur Lénine»

Sur le rapport houleux que Letov a entretenu, en mode fascination-répulsion, avec la pensée communiste et ses symboles, le principal a été dit au long de mes précédents billets, mais il convient de s’attarder sur le cas particulier de Lénine. Si à l’échelle de l’œuvre de Grajdanskaia Oborona, on aurait du mal à faire de … Lire la suite Grajdanskaia Oborona – «Chanson sur Lénine»

Mike Naoumenko – «Rastafara (Natty Dreada)»

La condamnation de l'appropriation culturelle en vogue à notre époque aurait probablement bien fait rigoler Naoumenko et ses complices de la scène rock soviétique. Le premier hit de Mike sera « Saloperie », qui s’approprie le riff de « Baby Face » de Lou Reed, et toute sa carrière sera marquée par les sonorités blues, rock et punk occidentales à peine altérées. Et si il s'applique, dans ses textes, à décrire de la manière la plus désabusée et directe les réalités de la vie en URSS, il pioche, comme la plupart, dans le folklore non seulement local, mais international.

Vladimir Vyssotski – « Zéka Vassiliev et Pétrov-zéka » (L’Auteur, le Barde, le Truand)

Le truand chanté par Vyssotski à ses débuts, même si parfois il se retrouve presque par accident dans le milieu, est généralement un criminel convaincu et endurci, simplement un peu plus passionné, sensible ou généreux que ses comparses, ce qui le mène à sa perte. Tatoué de l’intérieur, contestant, littéralement, les termes de sa condamnation … Lire la suite Vladimir Vyssotski – « Zéka Vassiliev et Pétrov-zéka » (L’Auteur, le Barde, le Truand)

Zoopark – «J’oublie» (reprise par F. Tchistiakov et Chizh)

Les statistiques du site sont sans appel: j'aurai beau m'épancher sur le cas Letov ou essayer de démontrer l'importance folklorique de Krasnaia Plesen', les lecteurs potentiels et les recherches qu'ils effectuent dépendent des faiseurs d'opinions et de tendances dont je ne fais pas partie. Ainsi, depuis l'été dernier et le film homonyme, l'écrasante majorité des visites atterrit sur les deux traductions de Zoopark publiées sur ce blog, qui ont pris la tête du classement en terme de nombre de vues.

Egor Letov – «Que l’Anarchie soit (ou pas)» (triptyque chaotique)

Quand on consacre, en tant que traducteur et rédacteur de blog, une bonne partie de son temps et de ses efforts à un artiste spécifique, il est à la fois gratifiant et humiliant de découvrir des chercheurs qui, tout en abondant dans votre sens, remettent vos maigres réflexions dans un contexte plus global et, surtout, beaucoup mieux structuré. J’espérais trouver une telle confirmation dans les travaux d’une certaine Hélène Piaget, qui aurait comparé un de mes groupes fétiches, Krasnaia Plesen’, au poète Daniil Harms. Hélas, après avoir interrogé tous les sociologues avec qui je pouvais avoir un contact, dont des gens qui connaissent des gens qui occupent de hauts postes à la Sorbonne, il semblerait que cette «professeure d’anthropologie sociale» et spécialiste du punk russe citée par une journaliste du site Pravda.ru n’existe tout simplement pas. Par contre, j’ai en parallèle eu le plaisir de découvrir la thèse de Julien Paret (Inalco) intitulée Territoires informationnels et identités politiques : Chorographie réticulaire des communautés virtuelles socialistes dans la Russie post-soviétique de 2008 à 2017, qui me conforte dans ma conviction que le poète et musicien Egor Letov est un personnage œcuménique pour une grande partie des «socialistes» (et, accessoirement, des marginaux) de toutes les Russies, aussi controversé qu'adoré, parce qu'il est plein de contradictions qu'il assume totalement.

Vladimir Vyssotski – «La visite d’une Muse, ou La chansonnette du plagiaire» (feat. Pouchkine et Akhmatova)

Peu de choses se perdent, dans une traduction consciencieuse. C'est juste que, de temps à autre, pour retranscrire un verbe, il vous faudra une phrase, pour expliquer un concept, il vous faudra deux-trois chansons, et si vous voulez ne serait-ce que commencer à cerner un personnage, vous devrez lui consacrer un paquet de billets et de liens. On apprend parfois au traducteur que la note de bas de page est un aveu d'échec, alors qu'elle n'est qu'un aveu de manque de temps et d'espace, si l'essentiel pour vous est le sens. Traduire des chansons permet d'atténuer le seul véritable écueil de la traduction littéraire et poétique, à savoir la dynamique et la sonorité du texte original : quand j'adapte une chanson, même si j'essaye, tant bien que mal, d'en singer le rythme et les rimes, je n'ai pas forcément besoin de vous expliquer toutes les consonances, les échos des idiotismes [1], la profondeur des voyelles, le raclement dans la gorge, vous les avez en version audio.