Fiodor Tchistiakov – «Supprimez les témoins»

J’ai consacré au groupe Nol’ une demi-douzaine de billets, pourtant j’ai à chaque fois soigneusement omis de parler de l’un des épisodes les plus marquants dans la biographie de son leader, «Tonton» Fiodor Tchistiakov. En effet, si la carrière du groupe comporte, comme je l’évoquais dans mon précédent billet qui lui est consacré, une période «classique» allant de 1986 à 1992, c’est parce qu’en 1992, Tchistiakov, dans un accès de folie, et probablement sous influence, tente d’égorger Irina Levchakova. Et là, toutbasculec’estledrame, comme ils disent à la télé.

Levchakova (géologue-paléontologue de métier) est, à l’époque, connue comme une «muse noire» de la rock-scène de Léningrad : les musiciens sont contents de profiter de sa datcha (Nol’ y filmera par exemple le clip de la «Chanson du véritable Indien»), et des diverses substances «inspiratrices» qu’on y trouve (en 2010 encore, les autorités russes y saisiront une plantation de 1200 pieds de cannabis), mais l’influence d’Irina, sa beauté fatale et son intelligence font jaser. Certaines personnes lui attribuent notamment un rôle dans le suicide, en 1991, d’Alexandre «SachBach» Bachlatchiov, figure mythique du rock underground russe, dont elle était très proche, et «Tonton Fiodor», qui squatte chez Levchakova, fait partie de ces personnes. Il la surnomme «la sorcière».

Tchistiakov vient tout juste de devenir une star reconnue et accomplie ; son album «Chanson d’un amour à sens unique envers sa terre natale» (Песня о безответной любви к родине, 1991), malgré le titre tarabiscoté et mélancolique, est rempli de tubes simples et entraînants : «Je marche, je fume» (fait intéressant, ce clip a été tourné avec l’argent de MMM, la plus grosse pyramide financière de l’époque en Russie), «Rousski Rock’n’Roll», «La chanson du véritable Indien», «Chicorée», «L’homme et le chat». L’année suivante, en 1992, Nol’ sort ce qui sera plus ou moins son dernier véritable album : «Sauve-qui-peut !» (Полундра!). Sombre, énervé, obscène, difficile d’accès et donc absolument pas radio-friendly (voir les traductions de la «Chanson russe écologique» et du «Bio-robot errant»), il déçoit beaucoup de fans et critiques.

Non content d’avoir sabordé la carrière de son groupe, Fiodor saborde sa vie et celle d’Irina quand, le 8 octobre 1992, il tente de l’égorger : cette dernière, grièvement blessée, survit, et Tchistiakov atterrit, lui, à la célèbre prison «Kresty» («Les croix»). Le tribunal qui s’ensuit conclura à la démence, et, avec le diagnostic «schizophrénie paranoïde», le musicien sera interné dans un hôpital psychiatrique, où il restera environ un an, et dont il sortira en 1994. En 1995, Tchistiakov rejoint les témoins de Jéhovah, deux ans plus tard, il fait un timide retour sur la scène, en reprenant du Bach et du Doors, puis alternant «albums d’auteur» et divers projets (dont quelques tentatives des ressusciter Nol’). Il refuse dorénavant de chanter ses vieilles chansons célébrant la grossièreté, l’alcool ou l’abus de drogues, mais la seule chose qui cartonne à l’époque, c’est la nouvelle vidéo animée de «L’homme et le chat».

Irina Levchakova décède en 2106. En 2107, Tchistiakov sort le morceau «Sorvalo bachniou» («Les plombs ont pété», littéralement «La tour [La tête] a été arrachée»), officiellement dédié «à ceux qui nous ont prématurément quittés», et évoquant très clairement la mort de Bachaltchiov (qui a sauté ou est tombé d’une fenêtre), mais je ne peux m’empêcher de penser que le refrain renvoie à la violence de Tchistiakov lui-même (qui découle directement de cette mort). Et tout irait bien dans le meilleur des mondes, mais au même moment, Tonton Fiodor sent qu’il faut remettre au goût du jour et rallonger sa «Rue Lénine», imaginée quelque 30 ans plus tôt. Le pouvoir, parallèlement aux procédures légales visant à interdire les «Témoins de Jéhovah», conduit une discrète campagne médiatique à coup de «reportages exclusifs», visant à présenter les Témoins comme une secte dangereuse. L’affaire Levchakova-Tchistiakov y est bien évidemment évoquée et, au mieux, ce dernier est présenté comme une âme perdue dont ont profité les Témoins de Jéhovah, au pire, comme un dangereux camé et psychopathe, en oubliant bien de préciser la chronologie des événements.

Le verdict définitif de la dernière instance nationale est tombé l’année dernière : les Témoins de Jéhovah sont classés comme une organisation «extrémiste» et toutes leurs activités doivent cesser sur le territoire de la Fédération de Russie. Tchistiakov se sent acculé, refuse de retourner dans le pays et, en mars 2018, sort un nouvel album intitulé «Chanson indésirable», dont «Supprimez les témoins» est le premier single.

 

«Supprimez les Témoins»

Personne ne doit voir, personne ne doit savoir
Le plan super-secret qu’on essaye de promouvoir
Les secrets de notre mafia sont jalousement gardés
Une fuite d’information pourrait nous gêner

Les mises sont importantes, et le mystère est grand
On contrôlera le monde plus tard, mais pour l’instant :

Supprimez les témoins !

Personne ne nous commande, personne ne nous fait loi,
On est nous-mêmes la Loi, le Soleil et la Lune.
On stoppera les rivières, on inversera les pôles
Pour prolonger d’une demi-heure notre contrôle.

Planquez-vous les poissons, nuages, partez en courant,
On s’occupera bientôt de vous, mais pour l’instant :

Supprimez les témoins !

Ces boulets de loyeurs [1] et défenseurs des droits,
Nous gênent depuis longtemps sur le terrain de la loi.
Leur hérésie constante met en péril notre mission :
On doit sauver tout le monde, y’aura pas d’exceptions !

On n’a pas la main courte, attendez un moment,
On s’occupera de vous très vite, mais pour l’instant…

On fumera tout le gaz, on boira le pétrole aussi
Une énorme bassine de cuivre [2] recouvrira la galaxie
Dans le cosmos civil [3], on lancera un « Satan »
Tous les humanoïdes seront carrément mourants.

Ravalez votre morve, laissez vos petites farces,
Le futur est en action – on s’envole vers Mars.
Nous sommes entrés en jeu, faut juste triompher,
Les pertes seront grandes, mais on ne doit pas reculer !

Tout l’univers sera alors sous notre joug,
Le soulevant par le pied, on criera : « Dieu est avec nous »

Gott mit uns! [4]

Supprimez les témoins !

[1] En russe, loèry (лоэры) – déformation de l’anglais «lawyers»
[2] «Накрыться медным тазом» – littéralement «se recouvrir d’une bassine de cuivre» : subir un échec, cesser son activité, généralement en parlant d’une entreprise ou d’une affaire (aux sens larges).
[3] «мирный космос», terme formé par analogie avec le «nucléaire civil» (littéralement, en russe, «atome pacifique»)
[4] Je vous laisse deviner l’allusion. Point Godwin pour tous les gagnants.

Titre original : Ноль – «Убрать свидетелей»
Album : Нежелательная песня, 2018

***

masony roknroll
Les francs-maçons inventent le rock’n’roll
pour démanteler l’URSS
Illustration de Vassia Lojkine

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