Krasnaia Plesen’ – Triptyque patriotique (des bites et des cons)

[NSFW – ce billet est à éviter au travail ou en bonne compagnie]

Il y a des morceaux et des groupes, on ne sait pas trop par quel bout s’y prendre pour vous les présenter et les vendre. Le thème de ce billet est un truc du genre : « Le cas particuliers de la bite et du con dans la satire patriotique du groupe de trash-pop-punk Krasnaia Plesen’ »

Krasnaia(-ya) Plesen’ (littéralement : « moisissure rouge », plus loin noté KP), d’abord, est un drôle d’oiseau : tout a commencé comme un gag : un interprète, avec son synthé et sa guitare, et un auteur, obsédé par les « strachilki », ces petits vers cyniques et cruels que se racontaient les pionniers au coin du feu ou à la récré. Pot-pourri de thèmes allant du sexe au cannibalisme, en passant par diverses déviances, nihilisme, alcoolisme, addictions, et autres situations cocasses ou surréalistes de la vie quotidienne, le groupe touchera dans les années 1990 à peu près tous les sujets tabous et politiquement incorrects imaginables sur fond d’interprétation amateure et d’arrangements à deux sous, et réalisera un nombre incalculable de parodies de la variété post-soviétique et étrangère parsemées de «caméos» de Gorbatchev ou Brejnev. Parmi cette foule de produits, les auditeurs se souviennent parfois des longs « punk-opéras », parodies obscènes de contes populaires (souvent pouchkiniens) russes, réalisés à la manière du « Kascheï bessmertnyï » de Sektor Gaza.

Dans la série des mots pénibles à traduire, il y a « stiob » (стёб / стебаться) – tourner quelque chose en ridicule, en dérision… railler ? KP, c’est ça, du raille-pop-punk-c’que-vous-voulez. Dans les années 2000, ils ont un peu raillé le patriotisme « au kvas » (квасной патриотизм ~ « patriotisme d’antichambre »), l’armée et les ennemis de la patrie au fil de quelques morceaux qui, à coup de jurons bien choisis et d’images très explicitement sexuelles, rappelaient les grands faits d’armes de la nation des Rus’, à la fois au peuple fier des exploits de ses grands-pères et aux ennemis inconscients qui voudraient toucher à cette terre natale qui, en fin de compte, ne représente même pas 1/6 de la surface du globe et comporte simplement à peu près toutes les richesses naturelles convoitables.

Dans cet état permanent de conflit potentiel, la seule issue, selon les normes, ou «notions», de la pègre inculquées à la Russie par ses successifs maîtres carcéraux, le seul moyen de triompher dans ce conflit, c’est de dresser tous les poils et puis autre chose aussi, histoire de montrer qu’on la plus grosse, et qu’on est prêt à « rabaisser » n’importe qui. Bien évidemment, enculer ses ennemis, ça ne fait pas de toi un pidaras, un enculé, une pédale. Tu restes un moujik, c’est juste que tu n’avais rien de mieux sous la main. Et c’est là qu’entrent donc en scène ces outils et instruments des rapports dominant/dominé que sont la bite et la chatte (et la bouche et autres orifices). Pour décrire toute la portée et la malléabilité de ces deux mots-concepts (huï et pizda), il y aurait de quoi meubler une thèse (ou un site entier), mais si on veut aller à l’essentiel : c’est un légo™ linguistique profitant de la spontanéité de la formation des mots en russe et piochant dans son imaginaire. Par exemple, « hueplet », de bite (huï) et tresser / nouer (plesti), renvoie à l’expression « tresser / nouer des intrigues », désigne une personne qui complote, qui ment exagérément, qui raconte n’importe quoi. Un tresse-bites.

Quand nous travaillions, il y a une dizaine d’années, sur un texte rempli de vulgarités quotidiennes d’ouvriers, un collègue a suggéré, croquis d’obscurs tatouages de bagnards soviétiques à l’appui, que la bite, le huï, renvoyait à l’organe procréateur tout-puissant du leader suprême, et que le vagin, la pizda, renvoyait à la mère-patrie, qui pouvait aussi bien te donner naissance et te nourrir que te faire crever dans un bataillon disciplinaire. Quand on envoie quelqu’un « na huï », on ne l’invite pas à se faire foutre sur n’importe quelle bite, mais celle de Staline en personne, quand on est « pizdato », on n’est pas simplement « bien », on est au chaud au fond du vagin de sa terre natale. Et il tenait à ce qu’on le reflète dans la traduction à chaque évocation de la bite, au moins sous la forme abrégée « bite de stal’ ».

tatouage_bites_abominables.jpg

Photo du croquis de l’un des tatouages en question.
Haut et bas : «Les bites abominables / du pays des imbéciles»

phallus : «Tout / pour / le peuple!»
Je vous laisse deviner quel est le livre que Marx tient sous le bras.
Le «pays des imbéciles» est peut-être une référence aux «Aventures de Bouratino» de A.N. Tolstoï, publié en 1936. En tout cas, c’est ce que le terme m’évoque.

De mon côté, confronté à la simplicité parfois mathématique des tournures russes, je voyais la bite comme une espèce d’unité qui pouvait quand même diviser n’importe quoi et se transformer en zéro, et le vagin comme le zéro qui pouvait à la fois absorber n’importe quoi dans son « pizdets », et qui, bizarrement, aussi, donnait parfois un résultat positif en divisant. Un démonstration simple de la concision dans la logique de l’ouvrier russe proférant des jurons à longueur de journée, c’est :

« работа не хуй – денёк постоит »

travail ≠ bite => peut ne pas avancer / peut rester en érection [littéralement «rester debout/sur place [un certain temps]» (postoyat’)] une journée. (Inspiré du dicton traditionnel russe «работа не волк, в лес не убежит» – « le travail n’est pas un loup, il ne s’enfuira pas dans la forêt. »)

À l’époque, nous nous étions fixés le but suprême de caser «bite/chatte» dans la traduction française à chaque fois que le texte original incluait «huï/pizda» ou un de leurs dérivés. Si la traduction du huï ne nous a que rarement posé problème (envoyer quelqu’un se prendre une bite est assez self-explanatory, et le langage vulgaire, même si très présent, n’était pas excessivement ou artificiellement «fleuri»), traduire « pizda » par « chatte » ou « con » est problématique et peut prêter à confusion hors d’un contexte purement sexuel. Quand tu « donnes de la chatte » (дать пизды/пиздюлей / отпиздить) à quelqu’un en russe, tu ne lui portes pas bonheur, mais tu lui donnes des gros coups dans la figure. Dans le cadre des traductions des morceaux qui suivent, j’ai (généralement) choisi d’utiliser le terme « mandale », parce qu’il est effectivement très souvent question de tabasser les ennemis de la Patrie, et parce que, quitte à étendre un peu (hum) l’utilisation qu’on pourrait faire en français du terme, son évocation de l’amande n’est peut-être pas aussi puissante que celle du terme originel, mais il faudra bien que ça fasse l’affaire. Il existe par ailleurs en russe un terme alternatif à pizdamanda beaucoup moins utilisé et comptant seulement quelques dérivés (comme le morpion – mandavochka, littéralement «petit pou de vagin»), et qui remonterait au sanskrit désignant un cercle, qui apparemment, se referme.

Dans les traductions qui suivent, vous retrouverez un leitmotiv de références historiques, de Mamaï à Hitler en passant par Napoléon et les Suédois, les Russes les ont tous niqués, et gare à celui qui voudra essayer à son tour, très dans l’esprit 45-й ? – можем повторить‘45 ? On r’met ça ? qui règne actuellement en Russie. Au vu de certains commentaires, on se demande si on doit prendre au premier ou au second degré les vidéos qui suivent, réalisées par des fans et publiées sur la chaîne officielle du groupe. Dernier détail pittoresque : le groupe originaire de Crimée (formé à Yalta et aujourd’hui basé à Sébastopol), n’est pas trop pressé de se prononcer sur le rattachement/l’annexion de leur péninsule natale. Tout laisse à penser (mais peut-être fais-je là des présomptions infondées) qu’ils ne sont pas contre le fait de pouvoir avoir accès plus facilement à leur public (principalement russophone) et jouer sur le malentendu, tout en se gardant de faire des annonces hourra-patriotiques qui leur vaudraient de se retrouver sur les listes noires ukrainiennes.

« Chanson Patriotique »

[Poutine] : « Celui qui veut nous faire du mal, il ne vivra pas plus de trois jours. »

Mamaï a piétiné nos terres 200 ans de suite
Mais Dimitri Donskoï l’a envoyé se prendre une bite !
Les Mongols ne nous ont plus jamais fait de mal
Depuis que nos armées leur ont foutu des mandales !

Des confins jusqu’au Kremlin
La terre russe s’étend loin !
Qui avec une bite viendra
Par la bite périra ! [1]

Des boites de conserve enfilées sur le cul
Les chevaliers teutons se sont bien battus !
Mais Nevski les a attirés sur la glace comme un pro
Leur a foutu des mandales et noyés dans l’eau !

(Ouah !)
Des confins jusqu’au Kremlin
La terre russe s’étend loin !
Qui avec une chatte viendra
Ç’ui-là on le baisera !

Les Polonais voulaient les terres de Russie
Et par la bite, ils ont traîné Dimitri
Mais Minine et Pojarski ont levé une armée
Et baisé la gueule de ces Polonais

[Jiriniovski] : « Vas-y, tu veux les voir, nos fusées, putain ? Tu crois qu’on déconne là ? Réfléchis un peu, putain ! »

Les Français ont rassemblé un monde fou
Et avec cette bande ils ont marché sur Moscou,
Mais Micha [2] Koutouzov a laissé la capitale,
En refourgué aux Français une grosse mandale [3] !

(Ouah !)
Des confins jusqu’au Kremlin
La terre russe s’étend loin !
Qui avec une bite viendra
Par la bite périra !

Adolf, l’imbécile, pensait nous vaincre vite,
Mais en URSS on l’a tendrement enfilé sur la bite,
Planqué dans une cabane tellement l’avait peur,
Il s’y est fait cramer par un adjudant-branleur [4] !

(Ouah !)
Des confins jusqu’au Kremlin
La terre russe s’étend loin… !

Tous ceux qui nous cherchent la guerre pour un rien,
Qu’ils se souviennent des leçons des temps anciens :
On protège la paix, on protège la Terre,
Et on mettra à qui on veut notre bite nucléaire !

(Ouah !)
Des confins jusqu’au Kremlin
La terre russe s’étend loin !
Qui avec une chatte viendra
Ç’ui-là on le baisera !

(bis)

[Jirinovski] : « T’as compris comment il a fini, Bonaparte ? Comment il a fini, Hitler ? Tous les autres ? »

[1] Référence à la fameuse phrase du «Nevski» d’Eisenstein : « Qui entrera chez nous avec l’épée, par l’épée périra». De manière plus générale, ce film est très souvent, pour un Russe, la principale, voire la seule source quand il s’agit de s’imaginer les événements de la célèbre «bataille sur la glace».
[2] Dans leurs textes, KP, pour coller au ton familier ou au rythme de la chanson, utilisent souvent les «petits noms» des grandes personnalités : Micha (Mikhaïl), Sacha (Alexandre), Pétia (Pierre / Piotr).
[3] podsunut’ pizdu – littéralement «refourguer une chatte», par son action ou inaction, mettre quelqu’un dans une situation au mieux embarrassante, au pire catastrophique.
[4] raspizdiaï – formé sur le modèle de «razguildiaï», un bon à rien, un parasite

Titre original : Красная Плесень – «Патриотическая»
Album : Пошли все на ______ (Tout le monde va se faire f_____), 2003

***

«L’Armée Rouge»

Que tu sois Juif ou Chinois, peu importe
Tu sais que l’Armée Rouge est la plus forte,
En ‘45, Berlin se souvient bien
Comment on lui a défoncé l’arrière-train

Marchent furieusement les bottes et calots
Nos fiers sous-marins voguent sous les eaux,
On s’en fout si y’a pas de canons et de diesel :
On niquera la gueule de l’ennemi à coups de pelle !

Refrain :
Les chars crachent la fumée, rugissent les avions,
Kombat, not’ daron, Commandant d’bataillon ! [5]
Des montagnes du nord aux mers méridionales
On rattrape l’ennemi et on lui colle des mandales ! [6]
Les chars crachent la fumée, rugissent les avions,
Kombat, not’ daron, Commandant d’bataillon !
Des montagnes du nord à la Mer Morte,
L’Armée Rouge est la plus forte !

Pour que les enculés d’ennemis aient tous la trouille
Nos as dans leurs avions volent en patrouilles,
L’Amérique et l’Otan, on s’en cogne la bite,
Le stroïbat [7] va tous les envoyer en orbite !

Mais si l’ennemi veut nous baiser le fion
Alors le spetsnaz russe rentrera en action
Dites alors adieu au chars et aux roquettes
Il restera que de la merde et des chaussettes [8]

[Refrain]

Dans n’importe quel zone de conflit dans le monde
Nos missiles arrivent en trente secondes
On montre de quel bois on se chauffe à n’importe qui
Gloire à la Russie, notre patrie !

[5] Parodie des paroles de la chanson «Kombat» du groupe Lioubé (auquel je devrais, tôt ou tard, dédier un billet), mettant en scène le brave «commandant de bataillon» qui «ne cache pas son cœur derrière le dos des gars», une des pistes de la bande-son de la première guerre de Tchétchénie. Fait intéressant, le chanteur et leader du groupe n’a jamais servi dans l’armée, et leur producteur a également monté le boys band «Ivanushki International». Aujourd’hui, Lioubé est un des groupes les plus fidèles du régime Poutine.
[6] Parodie des paroles du traditionnel hymne «L’Armée Rouge est la plus forte»
[7] Abréviation de stroitel’nyï batal’on – «bataillon de construction», généralement formés de pieds-plats, inaptes au combat et autres objecteurs de conscience.
[8] portianki – les fameuses «chaussettes russes»

Titre original : Красная Плесень – «Красная армия»
Album : ЖеZZZть (Ça déchire), 2008

***

« Lettre des ouvriers de l’Oural à Reagan »

 

Lettre à Reagan de la part des ouvriers de l’Oural…[9]
Orchestre !

Écoute Reagan, toi le tresse-bites hollywoodien,
À qui tu cherches la guerre, fils de putain ?
Ou bien as-tu oublié ces temps révolus
Quand notre peuple baisait Mamaï et Batu !

Peut-être te souviendras-tu, salaud, connard,
Comme Sacha Nevski a enfilé sur son dard
À la bataille du lac Peïpous ces chiens Teutons,
Ils étaient tous foutus, passez-moi l’expression !

[Refrain :]
Hey, faisons « ouh », faisons « ouh »[10]
Dans la gueule [11] a coups de botte, faisons « ouh »
Hey, faisons « ouh », faisons « ouh »
Dans la gueule a coups de botte, faisons « ouh »

Étudie d’abord l’histoire connard,
Tu comprendras, demeuré, que t’as aucun espoir
De briser ce peuple à la volonté d’acier
Dont l’idéal est fraternité, égalité, liberté !

À Stockholm on se souvient de Pétia le Grand
Qui a transformé en conserves leurs régiments
Sous Poltava, il a pris Charles dans la rondelle
Et couvert nos bannières de gloire éternelle.

[Refrain]

Peut-être qu’à Stalingrad, t’as entendu aussi,
Comment les soviétiques ont chassé les nazis,
C’est à Berlin que notre attaque furieuse s’est conclue,
Sur le Reichstag on a marqué « Bite dans vos culs »

Et transmets à tes petites putes de l’Otan
Que pour se branler sur nous c’est pas le bon moment,
Mais s’ils viennent avec la guerre chez nous
Y’aura pour tous et des mandales et des égouts

[Refrain]

Lis donc les livres d’histoire, espèce de sale vaurien,
Et demande-nous pardon, morceau de crétin,
Chez nous, ducon, c’est pas la Grenade ou le Liban,
Donc faudrait arrêter de s’astiquer le gland !

Rappelle-toi bien, espèce de sale clébard,
Gland de cheval, suce-bites et salopard
Fourre dans ta tête, sire de mes fesses,
On est pas l’Amérique, mais l’URSSS [sic] !

[Refrain]

[9] Le morceau est à la fois une référence à la fameuse «Lettre des cosaques Zaporogues au Sultan de Turquie» et aux lettres indignées écrites, du temps de l’URSS, au nom de collectifs de travailleurs et destinées aux autorités occidentales, exigeant la libération d’Angela Davis ou évoquant le cas émouvant du Docteur Hyder. Il n’est pas clair si dans ce cas, «Oural» désigne simplement la région ou une des usines portant le nom de cette région (comme «OuralVagonZavod», littéralement «Usine de Wagons de l’Oural», qui produit surtout des chars de combat).
[10] Parodie de la fameuse «Doubinouchka» célèbre dans son interprétation par Fiodor Chaliapine, la chanson de tous les trimards, ceux qui courbent leur dos pour abattre des arbres ou tirer un bateau. «Hey! petit gourdin [tronc de l’arbre, de doub – chêne], faisons «ouh» [en tirant], eh! la verte [la cime de l’arbre], elle ira [tombera] toute seule». Comme c’est le cas ici, cette chanson est souvent utilisée pour illustrer la largeur des droites et des gauches que peut distribuer l’âme russe.
[11] ebalo – de ebat‘ – «niquer/baiser». Ainsi, en russe, quand vous voulez évoquer de manière très grossière le visage d’une personne, vous parlez de son «baisoir» («niquoir» serait plus correct, mais ça sonne moins bien, je trouve).

Titre original : Красная Плесень – «Письмо Рейгану от рабочих Урала»
Album : Удар по яйцам (Coup dans les couilles), 2007

***

nas nikto ne pobedit

«Personne ne nous vaincra»
Illustration de Vassia Lojkine.

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