Vladimir Vyssotski – « Zéka Vassiliev et Pétrov-zéka » (L’Auteur, le Barde, le Truand)

Le truand chanté par Vyssotski à ses débuts, même si parfois il se retrouve presque par accident dans le milieu, est généralement un criminel convaincu et endurci, simplement un peu plus passionné, sensible ou généreux que ses comparses, ce qui le mène à sa perte. Tatoué de l’intérieur, contestant les termes de sa condamnation devant la cour « populaire », il est maximaliste et sympathique. Dès le début des années 1960, Vyssotski s’éloignera de cette image, et s’efforcera de présenter les personnages criminels ou assimilés dans un contexte satirique et moralisateur.

La transition est marquée, en 1962, par l’un des textes les plus cruels et les plus éducatifs de Vyssotski. Dans l’univers carcéral russe comme dans tout autre, un détenu qui « plonge » pour un viol ou un article de loi « économique » est parti pour se retrouver tout en bas de l’échelle, devenant un souffre-douleur [1], un homosexuel passif [2], un intouchable [3]. Le récit du shanson se fait en général à la première personne, qui, de temps en temps, se dédouble, se répond, se fait écho, ou parle au nom du collectif de camarades, même s’il n’est constitué que de deux personnes. Et, bien souvent, le protagoniste de la chanson n’a eu que ce qu’il méritait.

Quand on adapte un texte, la chose la plus méritée et la plus cruelle, c’est de constater que la structure de l’original repose sur une rime qui constitue une impasse ou du moins un véritable défi et que, parmi toutes les rimes russisantes et évidentes en « -ka », il n’y a guère que « Tchéka » qui sera pertinente.

***

« Zéka[4] Petrov et Vassiliev-zéka »

On s’était fait cramer sur des petites broutilles :
Lui c’était des factures [5], et moi c’était une fille,
Xénia, elle m’a aimé, mais on s’est séparés :
Et elle criait, putain, et elle se débattait.

Sur la gueule on s’est pris la « Tchéka [6] »
Et voilà qu’on est tous les deux « zékas »
Zéka Petrov, et Vassiliev-zéka.

Et la vie dans les camps, c’est vraiment un cauchemar
Partout y’a des truands, partout y’a des loubards [7]
Des gens vraiment hostiles de tous les côtés
Et qui ont envers nous d’étranges velléités.

Mais les matons se fichent bien de notre cas
Pour eux on est exactement les mêmes zékas :
Zéka Petrov, et Vassiliev-zéka.

On a donc décidé : on veut vraiment s’enfuir
Ou alors cette affaire pourrait très mal finir
On se fait tabasser par les bandits [8] tout le temps
Et le toubib voudrait qu’on devienne ses amants.

On s’enfuira donc, mais dans l’immédiat
On allait rester les mêmes zékas :
Zéka Petrov, et Vassiliev-zéka.

Pendant quatre ans, on a préparé l’évasion
On avait bien planqué trois tonnes de gueuletons
Et y’a même un bandit vachement sympatoche
Qui a filé une louche et une veste à poches.

Main dans la main, nous sommes enfin partis de là,
Deux audacieux, acclamés par les zékas :
Zéka Petrov, et Vassiliev-zéka.

À travers la toundra, comme des orphelins,
Au loin des grandes routes, par les petits chemins,
Moscou ou bien Pékin, qu’est-ce qu’on trouverait demain ?
L’en savait rien, ce con, et moi encore moins.

À l’ouest, y’a le couchant, j’ai prouvé ça,
C’était trop tard, on est tombés sur la Tchéka :
Zéka Petrov, et Vassiliev-zéka.

On a appris ensuite sur notre colonel,
Qu’il aurait attrapé deux dangereux criminels,
Il a reçu pour nous deux médailles et des sous:
De joie, il nous avait encore tapé un coup.

On a replongé pour des années après cela
Et on est redevenus les mêmes zéka
Zéka Vassiliev, et Petrov-zéka.

Titre original : « Зека Васильев и Петров зека », 1962

***

[1] Terpila, de terpet’, « endurer, encaisser, souffrir, supporter », prob. par analogie avec pedrila ~ « pédale »
[2] Opouchiennyï, « celui qui a été rabaissé », ou encore pétouh (pétouchok), «(petit) coq».
[3] Zachkvarennyï, le tabou du zachkvar interdit aux autres détenus de les toucher (y compris les frapper) avec les mains ou de prendre un objet qu’ils ont touché, sous risque d’être rabaissé à leur rang.
[4] De l’abbréviation z/k, (zaklioutchionnyï, « détenu ») utilisée dans les années 1920-1950 dans les documents officiels soviétiques, et désignant toujours (sous la forme zek) un détenu dans le langage truand moderne.
[5] Za rastratou : « pour la dilapidation [de la propriété de l’état] »
[6] Tchéka est l’acronyme de « Commission extraordinaire » (tchérezvytchaïania komissiia), chargée en 1917-1922 de protéger les intérêts et la sécurité du Parti et de contribuer à instaurer la dictature du prolétariat en tant que bras armé et force de justice expéditive. Même si cette police politique changera de nom dès la fin de la guerre civile, le terme tchéka subsistera dans le jargon criminel dans l’entre-deux guerres.
[7] Dans le texte original : maïdan’chiki (voleurs opérant dans des trains et les gares) et domouchniki (cambrioleurs, de dom, « maison »)
[8] Ougolovnik, litt « détenu de droit commun », devenu dans la langue courante « bandit, criminel, suspect »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s