La Russie sera Subtropicale ! (V. Pribylovski, 1995)

Note du traducteur :
Deux raisons me poussent à publier une nouvelle traduction du « Manifeste Subtropical ».

Premièrement, la précédente version, hébergée sur le site Mediapart, était scindée en deux parties : un billet d’introduction, et la traduction du Manifeste à proprement parler téléchargeable sous forme de fichier .pdf. Hélas, au gré des métamorphoses du site, les pièces jointes sont passées à la trappe, et cette version n’est donc plus accessible au public depuis un bout de temps.

Deuxièmement, parce que malgré la dizaine d’années qui sépare les deux traductions, et le quart de siècle qui s’est déroulé depuis l’écriture de l’original, ce dernier n’a rien perdu de sa pertinence. Instantané satirique d’une arène politique proprement surréaliste, le Manifeste nous aide à comprendre, en dépit de toutes ses dérives comiques, la manière dont les manipulations cyniques, la violence physique et le pillage généralisé ont pu anéantir tout espoir de démocratie dans les esprits russes en quelques années.

Tchaïf – «Le temps n’attend pas» (De Machiavel à Nora Gal, en passant par Lénine)

C'est l'heure de hurler. Illustration de Vassia Lojkine.

Lors de la traduction d’un texte littéraire en général, et poétique en particulier, la question des éventuelles inspirations et références se pose toujours, même s’il s’agit de déterminer de manière plus ou moins plausible leur absence. Le titre du morceau traduit plus bas – время не ждёт, « le temps n’attend pas » ne fait pas trop de doute : quelqu’un, quelque part, a probablement utilisé ces mots exacts, et ils sont restés dans les mémoires. Et une recherche, même superficielle, confirme que c’est arrivé plusieurs fois en des contextes variés et avec des intentions bien différentes, qu’il devient curieux de comparer entre elles.

Rock-lobotomie, 3e partie. « Les derniers des héros » : de Bruce Lee à Kaï Metov

Note du traducteur : Si la deuxième partie de cette série se passait de commentaires développés de ma part (parce que le texte était assez explicite en lui-même ou parce que mes réflexions se recoupaient avec celles énoncées dans introduction de la première partie), la troisième mérite qu’on s’arrête plus en détail sur certaines affirmations de l’auteur qui sont très tranchées et, par conséquent, très discutables. Je ne peux me joindre, par exemple, aux opinions soutenant que les textes du rock russe son « par principe » très éloignés de la poésie, ou que sa musique est inexistante et ne repose que sur les artifices des arrangements. Les traductions et adaptations réalisés par mes soins me permettent, de mon côté, de faire le constat suivant : il y a dans ce rock russe à boire et à manger, à se délecter et à vomir, à s’enivrer et à dégriser.

Grajdanskaia Oborona – «Chanson sur Lénine»

Sur le rapport houleux que Letov a entretenu, en mode fascination-répulsion, avec la pensée communiste et ses symboles, le principal a été dit au long de mes précédents billets, mais il convient de s’attarder sur le cas particulier de Lénine. Leitmotiv inévitable du communisme, Lénine est la vedette de deux titres majeurs du groupe : l’emblématique « Tout se déroule selon le Plan », où Letov décompose, dès les premiers vers, Lénine en « moisissure et miel de tilleul », et la reprise de la chanson soviétique « Et de nouveau le combat continue », qui deviendra un classique des concerts du groupe dès sa reformation en 1993 et qui célèbre, dans son refrain, le jeune Lénine et l’éternel Octobre qui nous attend.

Egor Letov – «Que l’Anarchie soit (ou pas)» (triptyque chaotique)

Quand on consacre, en tant que traducteur et rédacteur de blog, une bonne partie de son temps et de ses efforts à un artiste spécifique, il est à la fois gratifiant et humiliant de découvrir des chercheurs qui, tout en abondant dans votre sens, remettent vos maigres réflexions dans un contexte plus global et, surtout, beaucoup mieux structuré. J’espérais trouver une telle confirmation dans les travaux d’une certaine Hélène Piaget, qui aurait comparé un de mes groupes fétiches, Krasnaia Plesen’, au poète Daniil Harms. Hélas, après avoir interrogé tous les sociologues avec qui je pouvais avoir un contact, dont des gens qui connaissent des gens qui occupent de hauts postes à la Sorbonne, il semblerait que cette «professeure d’anthropologie sociale» et spécialiste du punk russe citée par une journaliste du site Pravda.ru n’existe tout simplement pas. Par contre, j’ai en parallèle eu le plaisir de découvrir la thèse de Julien Paret (Inalco) intitulée Territoires informationnels et identités politiques : Chorographie réticulaire des communautés virtuelles socialistes dans la Russie post-soviétique de 2008 à 2017, qui me conforte dans ma conviction que le poète et musicien Egor Letov est un personnage œcuménique pour une grande partie des «socialistes» (et, accessoirement, des marginaux) de toutes les Russies, aussi controversé qu'adoré, parce qu'il est plein de contradictions qu'il assume totalement.

Sektor Gaza – «Préservatif» (diptyque en latex ou «du déficit et de l’explicite»)

Quand on parle du «sexe en URSS», on aime souvent citer, comme témoignage de l'obscurantisme sexuel dans lequel le régime tenait le peuple, cette réponse austère d'une femme soviétique : «ou nas seksa niet» – «il n'y a pas de sexe chez nous», prononcée en 1986 lors d'un «pont télévisuel», un télémost, entre des femmes des États-Unis et de l'Union Soviétique. On oublie alors généralement de citer la question de la spectatrice américaine dont le fond était «chez nous, la publicité tourne beaucoup autour du sexe, est-ce également le cas chez vous?» – «Il n'y a pas de sexe chez nous, nous sommes catégoriquement contre...» [voix énergique de la salle:] «Il y a du sexe chez nous, mais pas dans les publicités!». Question et réponses un peu naïves à une époque où les Soviétiques n'avaient pas goûté à toutes les vertus de la «réclame», et pouvaient encore voir des avenues qui n'étaient pas défigurées par l'enchaînement de panneaux publicitaires, dont le nombre a fini par ratatiner toutes les idoles d'antan.

Grajdanskaia Oborona – «Terre Natale»

Quand on traduit du russe, à force, on finit par tomber sur des conventions de traduction aussi agaçantes qu'immuables. Prenons, par exemple, la transcription française du russe qui, trop souvent, est incapable de remplir sa fonction première : indiquer, de manière approximative, à une personne ignorant la langue et/ou l'alphabet source, la manière de prononcer tel ou tel mot. Parfois, on est confronté à des problèmes fondamentalement insolubles, comme la lettre «ы» – vous aurez beau remplacer par un i, un y ou un x, ça ne créera pas de son pouvant suffisamment s'en rapprocher en français – et parfois, on subit des règles d'un autre âge, quand des gens se sont dit que ce serait une bonne idée, par exemple, de retranscrire la lettre «щ» par un très élégant et lisible chtch.