«Rock-lobotomie : comment nous avons bousillé notre identité. 1re partie» (K. Siomine)

Il a plusieurs raisons qui m’ont poussé à traduire ce texte dans son intégralité et à publier le résultat. Fin 2014, quand j’écrivais un billet intitulé « Soljenitsyne, Pouchkine et le Goblin », j’étais loin de m’imaginer l’ampleur que prendrait la tendance que j’y décrivais. On assiste aujourd’hui, en Russie, à ce que j’aimerais appeler « un renouveau de la pensée marxiste », mais je serai plus mesuré et réaliste : on a observe, ces deux-trois dernières années, une montée en puissance de la propagande communiste sur le runet, le segment russophone de la Toile.

Leningrad / Nestchastnyï Sloutchaï – «Élections, élections…»

Ça fait un bout de temps que j'ai renoncé à essayer de commenter régulièrement les actualités politiques et sociales russes : je ne le faisais avant, déjà, qu'aux très grandes occasions où j'estimais que je pouvais ajouter un point de vue un minimum original (dans la sphère francophone, du moins) et souvent, en réalité, ça se résumait à du sarcasme et des railleries pas très habiles qui ont, en plus, fini par se tarir.

Grajdanskaia Oborona – «KBG-rock»

Loin des centres culturels et historiques de Moscou et Leningrad, une scène et une tradition du rock singulières prennent forme en Sibérie, et la deuxième moitié des années 1980 verra l’émergence de son auteur le plus emblématique et de son projet le plus connu : Egor Letov et Grajdanskaia Oborona. Souvent, les deux ne font qu’un : punk et anarchiste jusqu’au bout des ongles, Letov crée abondamment, en solitaire, dans l’urgence et sous influence, avec des casseroles en guise de batteries, enregistrant sur un magnétophone mono-piste ses morceaux abscons et énervés.

Grajdanskaia Oborona – «Chanson sur Lénine»

Sur le rapport houleux que Letov a entretenu, en mode fascination-répulsion, avec la pensée communiste et ses symboles, le principal a été dit au long de mes précédents billets, mais il convient de s’attarder sur le cas particulier de Lénine. Leitmotiv inévitable du communisme, Lénine est la vedette de deux titres majeurs du groupe : l’emblématique « Tout se déroule selon le Plan », où Letov décompose, dès les premiers vers, Lénine en « moisissure et miel de tilleul », et la reprise de la chanson soviétique « Et de nouveau le combat continue », qui deviendra un classique des concerts du groupe dès sa reformation en 1993 et qui célèbre, dans son refrain, le jeune Lénine et l’éternel Octobre qui nous attend.

Mike Naoumenko – «Rastafara (Natty Dreada)»

La condamnation de l'appropriation culturelle en vogue à notre époque aurait probablement bien fait rigoler Naoumenko et ses complices de la scène rock soviétique. Le premier hit de Mike sera « Saloperie », qui s’approprie le riff de « Baby Face » de Lou Reed, et toute sa carrière sera marquée par les sonorités blues, rock et punk occidentales à peine altérées. Et si il s'applique, dans ses textes, à décrire de la manière la plus désabusée et directe les réalités de la vie en URSS, il pioche, comme la plupart, dans le folklore non seulement local, mais international.

Zoopark – «J’oublie» (reprise par F. Tchistiakov et Chizh)

Les statistiques du site sont sans appel: j'aurai beau m'épancher sur le cas Letov ou essayer de démontrer l'importance folklorique de Krasnaia Plesen', les lecteurs potentiels et les recherches qu'ils effectuent dépendent des faiseurs d'opinions et de tendances dont je ne fais pas partie. Ainsi, depuis l'été dernier et le film homonyme, l'écrasante majorité des visites atterrit sur les deux traductions de Zoopark publiées sur ce blog, qui ont pris la tête du classement en terme de nombre de vues.

Egor Letov – «Que l’Anarchie soit (ou pas)» (triptyque chaotique)

Quand on consacre, en tant que traducteur et rédacteur de blog, une bonne partie de son temps et de ses efforts à un artiste spécifique, il est à la fois gratifiant et humiliant de découvrir des chercheurs qui, tout en abondant dans votre sens, remettent vos maigres réflexions dans un contexte plus global et, surtout, beaucoup mieux structuré. J’espérais trouver une telle confirmation dans les travaux d’une certaine Hélène Piaget, qui aurait comparé un de mes groupes fétiches, Krasnaia Plesen’, au poète Daniil Harms. Hélas, après avoir interrogé tous les sociologues avec qui je pouvais avoir un contact, dont des gens qui connaissent des gens qui occupent de hauts postes à la Sorbonne, il semblerait que cette «professeure d’anthropologie sociale» et spécialiste du punk russe citée par une journaliste du site Pravda.ru n’existe tout simplement pas. Par contre, j’ai en parallèle eu le plaisir de découvrir la thèse de Julien Paret (Inalco) intitulée Territoires informationnels et identités politiques : Chorographie réticulaire des communautés virtuelles socialistes dans la Russie post-soviétique de 2008 à 2017, qui me conforte dans ma conviction que le poète et musicien Egor Letov est un personnage œcuménique pour une grande partie des «socialistes» (et, accessoirement, des marginaux) de toutes les Russies, aussi controversé qu'adoré, parce qu'il est plein de contradictions qu'il assume totalement.

Sektor Gaza – «Soupe au choux» (du pathétique et du symbolique)

Au vu de la relative diversité musicale que propose l'œuvre de Sektor Gaza (SG), on peut penser que c'est un groupe qui a évolué avec le temps ou qui «défie les étiquettes» – un peu punk mais très pop-rock quand même – alors qu'il est surtout l'héritier d'une tradition du punk «pathétique» remontant à des britanniques comme Toy Dolls, passant par les français de Ludwig von 88, et refusant obstinément de terminer sa course avec Krasnaia Plesen', héritiers spirituels de SG qui se sont contentés d'augmenter de quelques crans le politiquement incorrect et le folklore dans la formule.