«La Grande escroquerie du rock’n’roll – 2» (I. Kormiltsev)

Note du traducteur :

L’essai qui suit a été rédigé en 2006 par Ilia Kormiltsev (1959, Sverdlovsk – 2007, Londres), parolier, traducteur et essayiste russe, il est l’auteur d’une grande partie des textes de l’un des représentants les plus emblématiques du rock-club de Sverdlovsk et du rock de la perestroïka, le groupe Nautilus Pompilius, resté dans les mémoires grâce à un habile mélange de titres politiques vindicatifs et de chansons lyriques passe-partout. Kormiltsev est sorti de l’ombre où il aurait pu rester en tant que « simple parolier » par ses prises de position idéologiques, en grande partie grâce à cet essai, dossier à charge contre la connivence entre ses collègues rockers et les élites politiques du pays.

Les textes de ce blog sont destinés, dans leur ensemble, à un public raisonnablement averti ou alors inhabituellement curieux. C’est pour cela que je me permets, assez régulièrement, de ne pas m’embarrasser avec l’explication de concepts familiers à tout russophile ou couverts par un article Wikipédia – par exemple, les notions de datcha ou de bania. Traduire des essais russes présente généralement des difficultés supplémentaires, du fait du style dominant qui s’est formé dans le genre et auquel Kromiltsev n’échappe pas, mélangeant références classiques et clins d’œil aux actualités, souvent hétérogène dans ses registres de langue, pouvant passer du plus soutenu au plus familier dans la même phrase.

Toutefois, le but de la traduction ci-dessous n’est pas tant d’essayer de reproduire à la perfection de le style de Kormiltsev (ce que je m’efforce de faire, dans la limite de mes moyens et de ceux que me fournit la langue française) que de présenter un essai central dans la lecture de l’histoire politique du rock (post-)soviétique, en premier lieu pour les marxistes de la Russie contemporaine, avec son lot de références parfois très spécifiques. Ce texte, déjà cité dans la série d’articles « Rock-lobotomie » traduite sur ces pages, a de nouveau été rappelé à mon souvenir par la récente vidéo d’Andreï Roudoï de la chaîne YouTube Vestnik Buri : « Ce rock russe qui fait honte », dédiée aux revirements idéologiques et aux prostitutions politiques des rockers en Russie post-soviétique.

Roudoï cite cependant le texte avec des réserves : par exemple, quand Kormiltsev affirme qu’il n’y a pas eu de répressions contre le rock en URSS, il rappelle qu’en 1983-1985, à l’initiative de Tchernenko, il avait non seulement des lourdeurs bureaucratiques, mais des peines de prison ferme, bien qu’en nombre très limité (par exemple, Alexandre Aroutiounov, l’ingénieur-son du groupe Voskresenie, a été jugé coupable de travail dissimulé pour avoir organisé des concerts clandestins). Pour ma part, j’ai été tenté à certains moments d’ajouter des commentaires développés sur certaines autres affirmations de Kormiltsev (par exemple, concernant le supposé «âge d’or» du rock russe), mais devant l’abondance de notes et commentaires déjà présents, je me suis retenu.

***

Texte orignal par Ilia Kormiltsev sur litmir.me
Великое рок-н-ролльное надувательство-2

I

En son temps, le parrain du punk, Malcom MacLaren, avait réalisé un film dans lequel il expliquait comment il avait habilement su vendre la révolte de dadais britanniques à une bourgeoisie apeurée et ayant définitivement perdu foi en l’avenir suite à la finale mouvementée des années ‘60 révolutionnaires, à la crise pétrolière de 1973 et au début de la terreur palestinienne à l’Olympiade de Munich.

– No future, il n’y a pas d’avenir ! hurlait Johnny Rotten, et les maîtres du monde apeurés répétaient en chuchotant : – Yes, yes, no future…

C’est sur cette coïncidence entre l’offre et la demande que l’écossais aux taches de rousseur s’est fait ses millions. Puis il a balancé le secret du succès dans un film cynique, The Great Rock’n’Roll Swindle (La Grande escroquerie du rock’n’roll).

Pour l’instant, dans la triste histoire du rock russe, par chance ou par malheur, il n’y a pas eu de MacLaren local pour tourner une suite sous le titre « La Grande escroquerie du rock’n’roll – 2 ». Car, comme dans cette histoire britannique, nous avons affaire à ce vieux tour philistin : convertir la fureur des poètes en capital politique pour les grands de ce monde, pour ensuite livrer aux mains de la foule bernée les Maures qui ont fait leur devoir [1].

De quoi accusent donc principalement le rock russe ses critiques soudain apparus, comme des vers de terre après la pluie, sur la tombe d’un défunt que même ses proches avaient déjà eu le temps d’oublier ?

Ils l’accusent d’avoir été un des instruments de la destruction de l’empire Soviétique. Et ils ont raison, d’une certaine manière. Mais les juges autoproclamés, dans leur pathos forcé (qui trahit généralement la partialité du tribunal), oublient une notion qui n’est pas des moindres en jurisprudence – celle de l’intention – et ce n’est pas un hasard.

« I was framed ! C’est un coup monté ! » – s’exclament au moment critique les héros d’un film d’action américain typique. Et, avec eux, ma génération – la génération de ceux qui ont fait le rock russe – peut tout à fait s’exclamer « We were framed ! Nous avons été victimes d’un coup monté ! »

Revenons vingt-cinq ans en arrière.

Nous ne connaissions pas le pouvoir soviétique tel que l’avait envisagé Staline, sans même parler des ombres, devenues alors fantomatiques, de Lénine et de Trotski. Nous avons grandi et sommes devenus des hommes sous Brejnev. Et c’est à ses oisillons que nous devions avoir affaire. C’est d’eux que parlent nos premières chansons, de ces poussins du Komsomol aux yeux d’étain, ne croyant qu’aux jeans et aux missions à l’étranger. Ces chansons parlent de l’absence de spiritualité, et de la mort de la foi. De la guerre contre l’avenir au nom des plaisirs animaux du présent – au nom des pubis moites des copines du komsomol dans les banias de l’obkom [2]. (Je ne veux pas vous bombarder de citations : que la charge d’apporter des preuves repose sur les accusateurs. Qu’ils trouvent ne serait-ce qu’un vers antisoviétique dans le rock russe d’avant la perestroïka, et je retire ce que j’ai dit.)

La réaction au processus d’embourgeoisement qui se déroulait dans nos contrées était spontanée et simultanée : c’était une réaction instinctive de jeunes idéalistes à la fausseté apparente de la société. Un processus typique de réseau, comme on dirait aujourd’hui. Les nœuds apparaissaient en ignorant l’existence d’autres nœuds et, seulement après, établissaient des liens horizontaux entre eux : au niveau d’une cour d’immeuble, d’une ville, du pays entier. Ils les établissaient lentement : ainsi, nous n’avons appris l’existence de l’underground de Leningrad qu’en 1983, quand nous avions déjà plusieurs groupes et albums derrière les épaules.

Suite à la nature de ce processus, chaque centre où se cristallisait ce qu’il conviendra d’appeler plus tard le rock russe avait sa spécificité bien marquée : Leningrad était davantage lié aux tendances occidentales, Moscou n’a jamais pu se défaire complètement de son lien de parenté avec les bardes de cuisine de la générations précédente, alors que nous [3] (et les sibériens) étions sauvages et sans lignée, comme Gog et Magog. Le respect que nous avions envers l’Occident était comparable au respect que les Grecs de l’Antiquité avaient envers leurs dieux : dénué de piété. Les bardes n’étaient certainement pas notre famille : nous respections, de manière modérée, Vyssotski (et Severni [4]), mais toute mention d’Okoudjava ou de Galitch pouvait très concrètement vous valoir une baffe. L’antisoviétisme, qu’il vienne du samizdat ou du tamizdat [5], provoquait une hostilité sans équivoque.

Je me souviens d’une scène typique de la fin des années ‘70 : une bania dans l’arrière-cour d’une datcha, une bouteille d’Ereti [6], un poste « Spidola », et l’écoute attentive des orgasmes lyriques de, disons, Robert Plant qui se frayent au travers du hurlement des brouilleurs [7]. Et, soudain, « Whole Lotta Love » se termine, les brouilleurs se calment aussitôt (oui, oui, on les allumait principalement lors de la musique, maintenant, au travail, messieurs les complotistes !), et sur les ondes émerge la voix croassante d’un émigré, nous parlant, pour reprendre les vers de Emeline [8] :

« Des poètes enfermés,
Du meurtre du tsar,
Et des Tatars de Crimée
Qui souffraient sans espoir… »

Et, tout de suite, quelqu’un gueule paresseusement : « Dioukha, éteins-moi ce blaireau, cherche de la zik ! ». Ainsi, la petite ruse de Mister Brzezinski ne fonctionnait pas : les carassins, après avoir grignoté la mie, recrachaient le hameçon. (Ou bien tout était-il prévu ainsi ? C’est ce que nous expliqueront les complotistes qui, comme on le sait, on toujours raison.)

Quand nous avons cessé d’écouter la zik des autres et commencé à faire la nôtre, nous l’avons montrée, sans aucune gêne, au pouvoir soviétique, premièrement parce qu’il fallait recevoir une litovka [9], deuxièmement parce que, pour nous, ce n’était pas plus une expédition dans l’antre de l’ennemi qu’une visite du quartier général de l’Armée Rouge ne l’aurait été pour le Petit-Kibaltchich [10]. Non, bien entendu, nous n’étions pas totalement naïfs, nous avions déjà une expérience solide de la confrontation avec les poussins aux yeux flous, mais nous pensions que le pouvoir, lui aussi, à la vue de ce poulailler, devait s’inquiéter un peu.

Les poussins s’agitèrent. Ce qui les gênait le plus, ce que nous étions venus de nous-mêmes, au lieu d’avoir été traînés dans le bureau de l’obkom par la milice.

Viktor Oliounine, l’instructeur chargé d’idéologie au sein de l’obkom, tira les rideaux, jeta un coup d’œil dans le couloir, ferma le verrou de la porte, puis siffla d’un chuchotement dramatique :
– Vous comprenez, QU’EST-CE QUE C’EST ?!
Nous ne disions rien.
– C’est DU FASCISME !
Mais Oliounine avait dit une bêtise et il le comprenait lui-même. Ce n’était pas du fascisme.

Si le grand-père d’Oliounine avait été à ses côtés, il aurait vite fait d’expliquer à son petit-fils qu’il s’agissait là de trotskisme et de déviationnisme de gauche et, peut-être même, d’anarchisme petit-bourgeois mais, en 1982, ces termes étaient passés de mode. Le flair idéologique du poussin du komsomol lui soufflait que ce n’était pas exactement CE contre quoi on l’appelait à lutter, mais il ne pouvait pas l’avouer, car il lui aurait alors fallu reconnaître que nous étions « des siens ». Mais nous ne pouvions pas être « des siens » : nos critiques, justement, étaient dirigées contre LUI, Oliounine, et ses semblables. Mais il ne pouvait pas nous buter non plus ! Maintenant, 25 ans plus tard, j’aurais presque pitié de lui, mais à quoi bon s’apitoyer sur un chargé de ressources humaines chez UGMK-Holding [11] ? C’est un coup à commencer à verser des larmes sur le triste sort d’Abramovitch

Toutefois, c’est par cette rencontre qu’on commencé nos relations avec le pouvoir. Un roman sinueux qui, chose étonnante, n’est toujours pas achevé. Et on ne pourra l’achever sans se poser cette question douloureuse : comment s’est-t-il fait que nous les avons portés au pouvoir ? Comment est née cette symbiose monstrueuse suite à laquelle nous avons tout perdu, et ils ont tout acquis ? Comment cela a-t-il pu arriver ?

II

Les deux légendes les plus tenaces et les plus répandues sur le « rock russe » sont que : 1) il aurait été, à ses débuts, « victime de répressions », 2) « le KGB a organisé les rock-clubs ».

Il est rare qu’une légende vivace soit un mensonge complet, leur nature est toujours dans la zone de la demi-vérité.

Il n’y avait pas de répressions. Du moins, je ne les ai pas vues. Il y avait une somnolente lourdeur bureaucratique, si typique du dinosaure brejnevien, de l’apathie et de l’indétermination chroniques qui l’avaient mortellement atteints. Il y avait l’interminable paperasse des responsables idéologiques incapables de comprendre ce qu’ils étaient censés faire avec ces rockers à la noix. Il n’avaient ni l’habitude, ni la volonté de décider sans avoir un ordre d’au-dessus. Et quand cet ordre, enfin, est arrivé, les responsables étaient grandement soulagés. Le contenu de l’ordre n’avait aucune importance : si on leur avait dit « tous en prison ! », ils auraient mis tout le monde en prison ; si on leur avait dit : « tous approuvés ! », ils auraient approuvé tout le monde. Peut-être que, quelque part dans les archives du FSB, il y a un bout de papier avec l’inscription « organiser un rock-club », et alors ? On aurait pu aussi bien écrire « organiser l’été » ou « reconnaître comme nécessaire l’existence des nuages ». Nous étions là, comme l’été et les nuages. Ce qui a changé, c’est qu’ils ont eu besoin de nous. Pas Oliounine, bien sûr, pas les simples poussins des obkoms. Mais ces petits coqs qui faisaient déjà cocorico [12] sur la Vieille Place [13] et essayaient désespérément d’imaginer comment ils pourraient jeter hors du poulailler la vieille garde désuète, qui chérissait toujours des rudiments, certes risibles, de cette foi rouge si gênante.

Mis à part l’histoire sociale et rationnelle, il y a aussi l’histoire des révélations mystiques. Plus je vis, et plus je me dis que si l’on n’y prête pas attention, on ne peut rien expliquer.

Le dernier été brejnevien à Sverdlovsk avait été raisonnablement chaud et agréablement détendu. Nous venions d’enregistrer l’album « 15 » [14], et il fallait d’urgence le copier sur des bobines. Andreï avait un « Akaï », mais tous les autres n’avaient que des « Nota ». À l’époque des équipements analogiques, la qualité des magnétophones jouait un rôle important dans le succès d’un enregistrement. Nous avions trouvé un deuxième magnéto étranger chez Tania, la copine d’Andreï à l’époque. Mais la fille a dit qu’elle ne permettrait pas qu’on emmène l’appareil, sinon ses parents pourraient la gronder. Il a fallu qu’Andreï trimballe son engin chez elle, par chance ils vivaient dans le même immeuble réservé à l’obkom. Il fallait faire beaucoup de copies, et à l’époque on ne pouvait les réaliser qu’en temps réel. Mêmes les jeunes tourtereaux s’ennuyaient parfois d’être si longtemps en tête-à-tête, et c’est ainsi que j’ai fait mon apparition chez Tania, dans le plus important appartement de la ville. Avec une bouteille, bien entendu. Nous buvions, nous écoutions pour la centième fois l’album, et c’est là que la porte d’entrée, située dans le couloir juste à côté de la porte de la chambre où nous étions, s’est ouverte. « Plus un bruit – chuta Tania – Mon père est rentré ! ». Nous ne bougions plus. Nous avons entendu des pas, qui sont d’abord passés à côté, puis sont retournés vers nous. La porte s’est entrouverte, et le maître des lieux est apparu. Parcourant la chambre du regard, il a dit doucement (sa femme était cachée dans les profondeurs de l’appartement) :

Alors, les jeunes, je vois qu’on se détend ? Et si on se détendait un peu avec les jeunes ?
Andreï, comprenant tout de suite le sous-entendu, a sorti notre bouteille de « Havana Club » de la commode et rempli un verre. En prenant le verre dans son énorme patte édoigtée, le maître des lieux a dit :
– Buvons à vous, aux jeunes. Nous allons encore avoir grand besoin de vous – et il a tendu le verre dans ma direction.
En regardant pour la première fois dans les yeux de cet homme que je n’avais jusqu’ici vu qu’à la télévision, j’ai répondu comme Stierlitz 
[15]:
– Prosit, Boris Nikolaïevitch !
[16]

Quand je vois les tombes dans les cimetières militaires ou dans les « allées de gloire truandes », ou même quand je scrute les visages apparemment si paisibles, mais remplis d’une espèce de morosité bestiale, animale, de mes anciens collègues du rock russe, je comprends maintenant pourquoi ils ont eu besoin de nous.

Je ne vais pas mentir : je ne sais pas qui a eu en premier l’idée d’instrumentaliser le « rock russe » (comme on peut, d’ailleurs, instrumentaliser toute manifestation sociale de l’art amateur parmi les jeunes). Si on laisse libre cours à son imagination, on peut s’imaginer la visite secrète de Iakovlev [17] à Paris, chez un Guy-Ernest Debord vieillissant. Autour d’une bouteille de vin, le situationniste oublié de tous donne des leçons de détournement [18] au contremaître en devenir de la perestroïka. Et, dix ans plus tard, après s’être rendu compte de ce qu’il a accompli, Debord se tire une balle dans la tête. Un certain Lamborn Wilson, à l’époque canadienne [19] avait déjà conseillé à Alexandre de se tourner vers Guy : il avait offert au partocrate plein d’avenir des cuisses de poulet séchées et lui avait appris à jeter le sortilège du djinn noir sur le mausolée.

Peu importe si ça s’est déroulé de cette manière ou pas, mais ce qui a suivi n’a pas du tout été le triomphe d’un ennuyeux néolibéralisme calviniste, comme le pensent naïvement certains, mais un triomphe du Situationnisme. Aucun autre mouvement historique n’a utilisé les techniques d’appropriation à cette échelle. Tout était bon pour alimenter la chaudière de la locomotive entraînant derrière lui « ce train en flammes » [20] : les bannières rouges et les étendards tsaristes, le morne mécontentement du badaud qui fait la queue pour la vodka et les invectives râpeuses de celui qui « souffre pour le peuple » au fin fond du Vermont. Nous aussi, pauvres pécheurs, avons atterri dedans. Et on ne pouvait pas dire que ça nous plaisait. Dès le début, nous n’avions pas une once de confiance – et d’où serait-elle venue ? Le souvenir que nous gardions de ces gens qui, aujourd’hui, étaient prêts à nous porter sur les bras et qui, hier encore, nous barraient la route étaient trop vifs. (Je n’oublierai jamais la main tremblante de Bourboulis [21] qui, avenant comme un serveur, versait du vin à « ces messieurs les musiciens » dans leurs loges, les persuadant de soutenir sa candidature pendant le concert.)

Bien évidemment, cela était répugnant à voir, mais le fait que ces gens, apparemment, avaient peur de nous servait de consolation. Ils évacuaient la pression dans le sifflet, sentant leur culpabilité historique. Et, au niveau du poussin de base, peut-être que c’était le cas. Mais chez l’état-major, on répétait avec satisfaction la maxime de Bernstein [22], apprise lors des cours d’histoire du marxisme : « le mouvement est tout », en la terminant par « et nous définissions le but ».

Aussi, on se consolait du fait que nous, au moins, ne mentions pas. « Nous attendons du changement », n’est-ce pas le cas ? « Entravés d’une même chaîne » [23], n’est-ce pas évident ? « Ton papa est un fasciste » [24], et qui d’autre aurait-il pu être ? Nous étions trop naïfs pour comprendre que l’avenir appartient à ceux qui possèdent le monopole sur l’interprétation du présent. « Nous attendons du changement », chantait Tsoï, en un Tchernitchenko [25] quelconque expliquait quels devraient être ces changements. Nous chantions « entravés d’une même chaîne », et un Korotitch [26] expliquait qu’il s’agissait du sixième article de la constitution [27]. « Ton papa est un fasciste », proclamait Borzykine, et le Novy Mir [28] expliquait qu’il était bien un fasciste, parce qu’il avait pleuré en apprenant la mort de Staline.

Quand nous venions à Moscou, aussitôt, des bienfaiteurs inconnus s’agglutinaient autour de nous comme des poissons-ventouses autour d’une baleine. Ils voulaient juste se faire un peu d’argent, et c’était les moins nuisibles du lot. D’autres sculptaient éperdument les fondations idéologiques du nouveau régime : « Qu’il est dur d’être jeune » [29], « Petite Véra » (vraiment petite) [30], qu’est-ce qu’il y a eu d’autre ? Les « lioubera », « Assa » ?

La Troisième Rome appâtait toujours une clientèle de laquais et de prostituées idéologiques, constamment à la recherche artistique de puissants patrons. Avec la chute du paradigme soviétique est venu le temps où ils allaient jouer le rôle de pivot. Il est devenu le temps de notre Honte. Même s’il avait l’apparence de temps de Gloire. Nombreux sont ceux qui, plus sensibles et fragiles, se sont mis à mourir à la fin des années 1980 [31]. D’autres ont préféré suivre la formule de Grebenchikov, « le rock’n’roll est mort, et moi pas encore », même si chacun a choisi l’époque où il trahirait. Pour certains, ça s’est passé en 1993, pour d’autres en 1996, et d’autres encore en 2005.

III

Le plus louche, c’était la taille des foules. Non, bien entendu, un artiste aime quand le public est nombreux. Les stades et les palais, après les maisons de la culture et les caves, sans parler des concerts en appartement, causaient une agréable excitation et consolaient l’amour-propre (ce n’est que dans ces conditions que certains groupes, comme Alissa et Kino, ont pu trouver leur énergie et leur style spécifiques). Mais, en même temps, cela faisait peur : nous nous souvenions très bien que la plupart de ces gens, il y a encore un an ou deux, n’écoutaient que de la popsa [32] soviétique et du disco occidental, et ce n’était pas parce qu’ils ne pouvaient pas dénicher d’albums magnétiques auto-édités, mais parce que cette musique correspondait plus à leurs demandes. Quand les projecteurs de la perestroïka [33] ont arraché à l’ombre nos rangs confus, les masses populaires se sont agglutinées autour de la lumière comme les moucherons […] On aurait pu croire que se réalisait l’(anti?)utopie de BG :

Dans pas longtemps, les rêves s’accompliront,
Des gens à nous prendront position
Et sous peur d’être privés de jambes ou de bras
Il n’y aura que le rock qu’on écoutera
[34]

Le rock russe se concevait à l’origine comme l’art d’un groupe social plutôt limité, ou bien il s’est habitué à ce statut en dix années d’underground. Du coup, avec l’arrivée des années ‘90, quand les foules des stades se sont ruées vers les affiches de Laskovyï Maï [35], ce n’était pas une déception, mais un soulagement.

Le deuxième cauchemar de la perestroïka (après les hordes de racailles et gosses de riches devenus fans de rock), étaient ces « interprétateurs » dont je parlais plus haut. Ils nous traînaient dans les pieds, nous expliquant ce que nous faisions et pourquoi et, en règle générale, ne nous laissaient pas vivre tranquilles. Dans un de ses articles, Sergueï Jarikov (du groupe « DK » [36]) affirme que Artiom Troitski, Ilia Smirnov et Micha Sigalov [37] étaient tous trois des agents du KGB, chacun avec sa mission spécifique concernant le rock russe. Peut-être que c’est la réalité, Jarikov sait probablement mieux vu que, apparemment, il était chargé de son côté d’une quatrième mission particulièrement retorse. L’esprit de Kaliaïev et Gapone était caractéristique de ce public au début du XXe siècle, tout comme il l’est aujourd’hui, au début du troisième millénaire. Ils se dénonçaient mutuellement, s’arrosaient de détritus tout d’abord dans leurs feuilles de chou auto-satisfaites comme « Ourlaït » ou « Kontrkultura » [38], puis dans les éditions de jeunesse pan-soviétiques. On les tolérait, on leur parlait, mais il n’étaient pas respectés. C’est pour ça que personne n’a versé ne serait-ce qu’une maigre larme quand ils ont dégagé, comme des cafards dégagent d’un appartement dont le frigo est vide, pour se diriger vers les hauteurs rutilantes du journalisme et des technologies politiques ou du glamour naissant.

En 1990, le rock russe avait complètement perdu son attrait circonstanciel. La cuillère en argent en forme de guitare avec laquelle on avait brisé la coquille du système soviétique a été mise de côté, et ceux qui la manipulaient se sont jetés, en se piétinant les uns les autres, dans la brèche formée afin de partager le blanc moelleux et le jaune sans défense des valeurs réelles. On nous a laissés dans l’état où nous voulions être à l’origine : en paix. Et ça a été le début de l’âge d’or du rock russe. Oui, contrairement à un avis largement répandu, je considère que ce sont les années 1990-1996 qui méritent le droit de porter ce nom. C’est à cette époque qu’on a enregistré les meilleurs albums, déclamé les paroles les plus justes, joué les concerts les plus puissants. À cette époque, les musiciens faisaient ce qu’ils devaient faire. De la musique. Le pouvoir ne nous remarquait pas, et nous, on le méprisait, et ça arrangeait tout le monde.

Pour les amateurs de mythes historiques, il suffit de dire : si le rock russe exprimait l’idéologie des élites triomphantes, où sont alors les concerts gouvernementaux au Palais des Congrès du Kremlin ? l’avalanche de sollicitudes et les récompenses officielles ? Non, au Kremlin les maîtres des lieux invitaient pour chanter et danser leur amour véritable, traditionnel : la popsa. Les « rencontres de Noël » étaient conduites par une Alla Pougatchiova empâtée, Gazmanov [39] le lilliputien entamait sa chanson toujours identique aux paroles à chaque fois différentes, le loisir dînatoire des nouveaux russes était égayé par « Na-Na » [40] et Choufoutinski [41]. Les rockers n’étaient pas de la fête. (Les deux-trois médailles décernées à ceux qui, par bêtise, se sont précipités aux barricades aoûtiennes ne comptent pas. Qui n’a-t-on pas vu sur ces barricades ! Sans exagérer, les deux tiers de ceux qui fustigent aujourd’hui « l’oligarchie anti-populaire » s’y sont fait remarquer d’une manière ou d’une autre.)

Voilà pour les joies de la bohème. Si l’on parle des œuvres, vous ne trouverez pas chez les rockers, contrairement aux possibles attentes, de péans sur l’arrivée des temps radieux. De la « Moskovskaïa Oktiabr’skaïa » d’Aquarium au « Titanic » de Nautilus Pompulius, des cauchemars démoniaques d’Alissa à la déprime de Chevtchouk (et je ne parle même pas de Talkov et Letov, très politisés), tout était rempli d’une sensation de catastrophe imminente, d’un cauchemar rampant, de l’arrivée d’un nouvel âge sombre.

Les responsables n’avaient aucune raison de nous aimer, mais ils ne pouvaient pas nous buter non plus. La permissivité était une condition nécessaire à la revanche du poulailler soviético-antisoviétique et libéral-patriotique, et ses inconvénients devaient être accueillis avec un sourire stoïque, en se rappelant que chaque jour de permissivité remplissait ton compte de quelques millions de dollars supplémentaires.

Ainsi, pour dresser un bilan, ça a été l’arrivée pour nous d’un nouvel underground, relativement confortable et bien nourri. Bien entendu, cette situation, comme toute autre, avait son revers. Il s’appelait « commercialisation ». Seuls les monstres pouvaient survivre dans les nouvelles conditions. Tout le deuxième échelon, la jeune relève du rock russe, a été condamné à disparaître conformément aux rudes lois du darwinisme social.

Tant de groupes merveilleux sont morts au début des années 1990 ! « Niouans » et « Vejlivyï Otkaz », « Aprel’skiï Marsh » et « Vykhod »… complétez cette liste vous-même. Certains étaient à bout de force, d’autres sont partis dans les affaires, d’autres encore ont émigré… Avec le temps, cette absence de réserves jouera un rôle tragique dans la crise puis le déclin consécutif du rock russe.

Tout comme l’établissement du show-business capitaliste. Dans les années ‘90, on était encore fiers du fait que, contrairement à la popsa, on recrutait et licenciait nous-mêmes nos producteurs, qu’on ne payait jamais pour passer sur les ondes. Mais il était évident que, tôt ou tard, ces lois universelles auraient le dessus.

Si, en URSS, nous étions un virus dans l’organisme de l’emprisonnement, le minant de l’intérieur, dans la nouvelle réalité, nous sommes devenus nous-mêmes une des très nombreuses zones autonomes temporaires flottant dans le chaos brumeux soulevé par la chute du mur de Berlin, et les virus de l’emprisonnement nous atteignaient cette fois-ce de l’extérieur.

La période d’incubation s’est achevée au printemps de l’année 1996. Comment ai-je supplié, comment ai-je essayé de persuader « Hip » (le producteur de Nautilus à l’époque) lors de nos longues, si longues conversations téléphoniques entre Prague et Moscou : ne fais pas ça ! Dans les réponses qu’il marmonnait, il était question d’argent, des pressions de Lissovski [42] et Stas N. [43], du fait que c’est une offre qu’on ne pouvait pas refuser.

Ce n’était pas la manifestation d’une conscience et d’une suite profonde dans les idées : je sentais tout simplement avec mes tripes qu’il ne fallait pas faire ça. Mais nous étions très fiers du fait que, dans notre groupe, toutes les décisions étaient prises de manière collégiale : que valaient donc mes tripes face aux avis de mes camarades ? Nautilus, tout comme un paquet d’autres groupes, a rejoint la tournée « Vote ou perds » [44]. Je ne veux pas essayer de paraître comme un chevalier sans peur et sans reproche. Je n’étais pas bien mieux que mes camarades du show-business qui ont capitulé presque instantanément devant l’insistance des consultants politiques. Moins de deux mois se sont écoulés, et par un doux matin pragois, je suis sorti de chez moi et j’ai fait ça. J’ai voté pour Eltsine.

IV

Bubeneč est un quartier pavillonnaire. Des petits hôtels particuliers, appartenant les plus souvent à des ambassades, des rues sinueuses et imprévisibles. J’ai eu du mal à trouver le bureau de vote, j’ai montré mon passeport, j’ai fait un pas à l’intérieur, et je me suis retrouvé dans un monde parallèle. Ou bien j’ai remonté le temps, c’est selon. Dans l’école n°70, où j’ai fait ma scolarité, le jour des élections soviétiques, on mettait en place un bureau de vote identique : un tissu vert et poussiéreux sur de lourdes tables dont le numéro d’inventaire se cachait quelque part sur le revers d’un pied filandreux, des cabines de vote semblables à des confessionnaux catholiques dans lesquelles l’empire eurasien absolvait pour une journée les péchés de ses citoyens venus glisser un bulletin dans la fente sèche et indifférente d’une boîte vétuste. D’où est-ce qu’ils ont sorti ça, au centre de Prague ? Est-ce qu’ils l’ont livré par un lourd avion militaire, à l’époque où l’Empire régnait encore ? Ou bien est-ce qu’ils l’ont acheté à une décharge ici même, tout en empochant les devises pour une prétendue « rénovation à l’européenne » ? Dieu le sait.

Après avoir été noté sur la liste, je me suis dirigé, sur mes jambes soudain devenues molles, vers la cabine, me rassurant avec les pensées typiques du cancéreux : si j’accepte l’opération, j’ai peut-être encore une chance. Si j’esquive, la fin est inévitable. Je suis entré dans la cabine, j’ai tracé un petit oiseau [45], je me suis remémoré des choses anciennes et lointaines, j’ai prononcé, dans ma tête : « Prosit, Boris Nikolaïevitch ! », j’ai glissé le bulletin dans l’urne. Je suis sorti de la cabine, je me suis dirigé vers le local attenant. L’illusion impériale y prenait fin : il y avait là un buffet, où des stéréotypes étonnants pour une ville européenne tisaient de la vodka dans des verres en plastique, dans lesquels ils éteignaient par la suite leurs mégots au son de la guillerette chanson « Oui, nous sommes des bandits, oui, nous sommes des braqueurs… » [46] Je me suis précipité dehors, dépassant un poussiéreux et sinistre employé d’ambassade, j’ai inspiré à pleine poitrine. L’accouplement avec la vieille avait eu lieu.

Je pense que tout ce qui nous est arrivé de terrible, de tragique et de cauchemardesque dans les années qui ont suivi était un châtiment mérité pour notre collaboration à cet acte de magie sexuelle. Car, contrairement au rapprochement qui avait eu lieu une dizaine d’années plus tôt, on ne pouvait pas justifier ce qui a été accompli par une simple naïveté de jeunesse.

La campagne électorale s’est achevée, tout est revenu sur ses circuits [47]. Les commanditaires ont réglé les artistes selon le price convenu et ont de nouveau oublié leur existence. Ce cycle de relations avec les poussins (qui, d’ailleurs, à cette époque, sont devenus de superbes coqs avec des queues de chez Versace) se répétera plus d’une fois. C’est comme si eux, se rappelant qu’il y avait cette cuillère magique et bon marché qui, à un moment critique, peut percer une brèche, s’y agrippaient chaque fois par habitude, sans remarquer qu’il y avait en elle de moins en moins d’argent résonnant et de plus en plus d’étain terne et malléable.

La fin mouvementée de la décennie a défilé sous nos yeux, se dirigeant vers le millenium. Mon groupe s’est séparé dans des circonstances dignes d’un remake du récit « La malédiction de la tombe des pharaons » [48]. Le default [49] a tonné dans l’air séparant, par le mouvement de scie des cours de devises, le temps des espoirs et le temps des désespérances. Les lèvres cassantes de Lagoutenko [50] ont laissé échapper un petit « rockopops », jeté comme un drapeau blanc de la capitulation définitive de l’impossible îlot de liberté devant la réalité cynique. Et c’est à ce moment qu’un nouveau tournant est survenu dans le destin d’un rock russe que l’on pensait alors complètement hors jeu. Le poulailler s’est de nouveau chamaillé, pour savoir qui aurait le droit au perchoir du haut. La patte tenace du petit coq déchu de son juchoir et expédié d’un coup de bec jusque par-delà la Manche s’est de nouveau agrippée à la petite cuillère salvatrice.

D’après les témoins, le miracle se produisit dans un magasin de meubles moscovites. Un jeune homme, très récemment encore directeur prospère d’une station FM de la capitale, dorénavant à la recherche d’un emploi, flânait dans l’espace de vente à la recherche d’un canapé qui lui conviendrait. (Ou bien était-ce une table basse ? Je ne me souviens pas, et de toute façon cela importe peu). Ce qui importe bien plus, c’est qu’à ce moment, le téléphone portable dans sa poche se mit à sonner. Le jeune homme porta l’appareil à son oreille et prononça d’une voix indifférente : « Allô ? » L’instant d’après, l’expression de son visage changeait : « Oui, Boris Abramovitch, j’écoute ! »

Statistiquement, il y a dans le monde pas moins de trois cent mille « Boris Abramovitch » [51] Mais d’une manière mystique, tous les témoins involontaires de cette conversation téléphonique avaient compris quel était le Boris Abramovitch en question. Du moins, quand le jeune homme avait fini de prononcer dans l’appareil ses interminables « évidemment », « bien entendu » et « je suis d’accord » et a regardé autour de soi, il a constaté avec stupéfaction que le personnel du magasin au grand complet – conseillers, vendeurs, caissières et vigiles – avait formé un cercle autour de lui et le scrutait, tel un martien tombé du ciel.

L’Histoire ne nous dit pas si le jeune homme avait alors acheté son canapé (ou sa table basse). Ce qui importe à l’Histoire, c’est que le soir même, « Nashe Radio » [52] a vu le jour. Et, avec elle, est venue une nouvelle étape dans le calvaire du malade dénommé « rock russe », que l’équipe de réanimation ne voulait décidément pas laisser entrer dans un coma réconfortant. On peut tout à fait nommer cette période comme l’époque du format rigide.

V

Les gens sont ainsi faits, ils ne peuvent pas se débarasser de l’habitude de donner des caractéristiques clinquantes à des époques, des siècles et des décennies. Je suis humain, moi aussi, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. C’est pour ça qu’en parlant des « années nulles » [53], je ne peux pas résister à la tentation de nommer autrement que « l’empire des élèves médiocres » [54] le phénomène qui s’est manifesté en pleine force durant cette période .

C’était une période de changement de générations dans l’élite dirigeante. Les gens qui avaient une expérience peut-être limitée, mais réelle, dans les fonctions dirigeantes lors de la fin de l’URSS ont commencé à être chassés par la canaille qui, à l’époque, n’était autorisée qu’à parler dans le vide lors des réunions du komsomol, à changer de place les dossiers secrets remplis de compte-rendus bidons dans les « maisons de l’amitié des peuples » à l’étranger, et autres petites tâches bureaucratiques de cet acabit. Les premiers de la classe ont rejoint les plus hauts niveaux, de préférence hors de Russie, les cancres ont laissé leurs os dans les règlements de comptes, les élèves médiocres attendaient leur heure, et ils l’ont eue.

Est-il nécessaire de préciser que ce sont ces mêmes gars que nous avons déjà rencontrés au début de notre récit. Ceux-là même qui éduquaient les rockers dans les bureaux des obkoms, rédigeaient des ordonnances sur le travail avec les rock-clubs, attribuaient des litovki aux textes de chansons. Bien sûr, ils sont devenus plus virils, plus robustes, débarrassés de la moindre obligation de s’aligner sur les préjugés idéologiques de leurs camarades aînés, mais ils avaient à la perfection maîtrisé l’art du business en brigades [55] à la russe – dénué de sens et de pitié [56]. Bien entendu, ces gens ne se souvenaient même plus de ce rock qu’ils avaient « dépassé » dans leur jeunesse au komsomol : leurs campagnes électorales ne se sont pas déroulées au son des guitares, mais sous le vacarme des attentats et le hurlement des salves de lance-roquettes lors de la dernière fusillade avec les restes des brigands à qui il allait falloir expliquer que ce pays, à l’avenir, serait sous la « protection » d’une seule bande organisée [57].

L’idée d’utiliser le rock russe comme point de ralliement des forces de l’opposition n’a pas marché non plus. Il n’y a pas que l’élite politique qui a changé, la génération parmi laquelle on recrutait les musiciens et leurs auditeurs a changé aussi. En place des gens qui ont fait l’école de la socialisation à l’époque de Brejnev ou lors de la perestroïka, et qui comprenaient, pour reprendre les mots de Dmitri Bykov, ce qu’est l’« absence de perspectives dans la vie privée » dans ces conditions, qui percevaient la liberté comme une condition douloureuse, mais nécessaire de l’existence, sont arrivés ceux pour qui, par malheur, les soviets étaient synonymes d’une confortable enfance intra-utérine, pour qui une existence végétative, sans grands bouleversements, était le meilleur moyen de mener sa vie. À cet empire d’élèves médiocres correspondait la musique des élèves médiocres promue par « Nashe Radio ». Une musique qui ne pouvait provoquer comme révolte qu’une hodynka insensée lors d’un énième festival de la bière, avec des teens piétinant d’autres teens dans la gadoue de la banlieue moscovite. Une musique à laquelle même la tragédie très réelle de l’explosion à Touchino [58] n’a pas pu donner d’auréole héroïque. Un flux de mornes gratouillages, dans lequel même les plus talentueux des interprètes, comme Zemfira, sonnaient tout de même comme de piètres échos de Janna Agouzarova ou Yanka Diaguileva.

C’est à cette époque qu’a refait surface un terme jadis lancé, de manière auto-ironique, par Fiodor Tchistiakov [59] : « govnorok » [merdorock], sauf que cette fois-ci il n’y avait plus aucune ironie, c’était un simple constat, froid comme un diagnostic médical.

Je ne sais pas quelles étaient les attentes du sponsor lors de la conversation téléphonique dans le magasin de meubles mentionnée plus haut et qui a marqué le début de « Nashe Radio » : a-t-il simplement cédé aux sirènes de son imagination débordante (on peut facilement y croire, si l’on prend en compte la fin peu glorieuse de toutes ses autres entreprises anti-kremlin), soit son jeune interlocuteur, devenu directeur général du porte-parole du merdorock, a tout de suite balancé toute l’entreprise « à qui de droit » (de tels bruits courent aussi), et a commencé à gagner avec bonheur du méprisable métal [60] grâce à sa fonction risquée, mais lucrative, d’agent double.

Mais l’époque de « Nashe Radio » ne s’est illustrée que par ce fameux format rigide (synonyme radio du clonage de l’impuissance selon la méthode du mouton Dolly) et la dégringolade définitive du rock russe au rang de divertissement pour losers sociaux (ma fille, amatrice de clubs et de musique électronique, me rapportait alors avec entrain : « Les rockers, ils sont tellement… sales, ils passent leurs journées dans des passages souterrains à grignoter des graines de tournesol, boire de la bière bon marché et fumer des L&M… »). Il faut toutefois noter que, pour l’empire des élèves médiocres, c’est justement le format rigide, c’est-à-dire la suppression de tout ce qui dévie de la médiocrité contrôlable, qui est la principale méthode de gérance, c’est pourquoi les résultats de son utilisation se voient, aujourd’hui, ailleurs que dans la musique.

VI

La panique qui s’était emparée des élites du Kremlin après les événements d’automne-hiver 2004 en Ukraine, était effrontément sincère. Comme on sait, en 1949, le secrétaire à la Défense américain s’est jeté d’une fenêtre en criant « Les Russes arrivent ! ». En hiver 2005, on avait l’impression que si un groupe d’ouvriers en vestons oranges eût fait apparition au Kremlin (ou sur la Vieille Place), on aurait vu, comme sur le tableau de Magritte, des suicidaires en costumes chics pleuvoir des fenêtres des bâtiments administratifs. Il importe peu, aujourd’hui, d’où est venue cette vague de panique – des plus hauts échelons du pouvoir ou d’une bande de conseillers politiques qui l’ont habilement attisée, flairant le partage de fonds dédiés à la lutte contre la « menace orange » : l’essentiel, c’est que cette vague s’est levée. En plus, les « troubles des régimes spéciaux » [61] tombaient à point, rappelant aux résidents du Pentagramme que le peuple pouvait arrêter de s’abrutir devant Petrossian [62] et devenir un acteur des véritables processus politiques.

Et peu importe si le Maïdan (comme l’ont remarqué de nombreux analystes) était plus un remake ukrainien d’août 1991 qu’une prophétie des malheurs à venir, mais comme on le sait, la peur donne des ailes. D’une manière ou d’une autre, on a commencé à scruter l’abîme orange, et on y a vu la sérieuse fonction de mobilisation jouée par la musique populaire lors des manifestations. Et c’est là que le pouvoir s’est rappelé, pour la première fois depuis longtemps, de ce « stupide rock » qui, en fait, pouvait toujours faire quelque chose, tout comme lors des temps révolus des obkoms.

La logique du pouvoir était mue par un bête pragmatisme truand : sachant que Serduchka n’a pas pu aider Ianoukovytch, et que Vakartchouk a aidé Iouchtchenko, les Vakartchouks devaient se ranger de leur côté (car les Serduchka sont de leur côté par définition, ou plutôt, parce qu’ils sont payés de leurs poches). Le membre du komsomol (et l’agent du KGB), comme des ours de cirque, ne savent faire que ce qu’on leur a jadis appris. Et la mémoire souffla aimablement la solution : il faut d’urgence organiser les rock-club du Kremlin.

On ne peut pas dire qu’on a dû y traîner tout le monde de force : certains rockers vieillissants, sentant que les rangs de leurs fans étaient de plus en plus clairsemés, se sont rués eux-mêmes vers le trône. Entre autres, Boris Borisovitch Grebenchikov, grand amateur du Kremlin et du caramel [63], décoré peu avant de l’ordre du Mérite pour la Patrie de 4e classe.

Les témoins affirment que « l’ambassadeur du rock’n’roll » attendait bien plus du « pays dénué de sens du rythme » [64] : un titre d’Artiste du Peuple ou un quelconque Prix National. Mais, le jour de son jubilé, on a apporté dans ses loges un vexant certificat de récompense et une petite enveloppe blanche sans inscriptions. Ouvrant l’enveloppe avec des doigts moites d’inquiétude, le cinquantenaire y a découvert une photo sur laquelle, quelque part dans les profondeurs d’un restaurant londonien, Boris Abramovitch Berezovski enlaçait ses ivres épaules, pendant qu’Akhmed Khalidovitch Zakaïev rafraîchissait les verres de whisky. L’auteur naïf du « Train en flammes » avait maintenant affaire non plus à un noble colonel Vassine, mais à un petit mafioso, élevé à Mario Puzo et à l’éternelle maxime « nous nous rappelons de tout, et pardonnons rarement ».

D’une manière ou d’une autre, au printemps 2005, on a réussi à rameuter ce qui restait des « légendes du rock russe » devant les yeux clairs de Vladislav Sourkov pour une anecdotique réunion qui, par la suite, deviendra la risée d’à peu près tout le monde. La rencontre de l’adjoint du Chef avec les résidus secs des maîtres des arts s’est résumée à deux décisions historiques : la création d’un centre de production sur la place Lénine et une promesse d’établir des quotas dans les rotations télé et radio pour le rock russe au dépens de la popsa. La deuxième décision, fort heureusement, ne sera jamais réalisée (ici, la « Grande Politique » s’est heurtée au seul facteur qui, en Fédération de Russie, comptait plus qu’elle : le Grand Fric).. Le centre, lui, commença son existence peu glorieuse. On a rapidement constaté qu’aucun musicien, mis à part les plus jeunes et les plus vendus, ne désirait signer un contrat douteux, dont l’un des points interdisait de participer à des événements et concerts qui n’ont pas été approuvés par le centre de production. Et cela ne venait pas de grandes ambitions, mais d’une simple compréhension de ce que ce genre d’asservissement signifiait à long terme.

Le centre ne resta toutefois pas sans travail. En plus de fournir les réunions de « nachistes » [65] et de « mladorossy » [66] en concerts de stars payés avec l’argent de l’état – avec notre argent, donc – il se trouva une autre tâche digne de ce nom. Il faut comprendre que dans les profondeurs de leurs petites âmes d’oiseaux, les poussins du komsomol ont toujours, de manière subconsciente, envié les rockers. Et il y avait de quoi ! Ces rebuts mordaient la vie à pleines dents, pendant qu’eux, tels un grand Moltchanine collectif, imitaient la frugalité et la délicatesse dans les antichambres des papys-Famousov du Parti [67]. Et, bien évidemment, inutile d’expliquer dans quelle direction regardaient les filles – du moins, les plus jolies et les plus délurées. Maintenant, quand toutes les Bentley ont été achetées, tous les yachts réparés et toutes les thunes planquées dans des offshores, les élèves médiocres pouvaient enfin panser la plaie purulente de leur médiocrité.

J’appelle un vieil ami producteur. Je l’appelle rarement, on n’a presque rien à se dire.
– Alors, comment ça se passe chez vous, fini de mixer l’album de Slava
[68] ?
– Oui, on a terminé.
– Et du coup vous faites quoi maintenant ?
– Comment ça « vous faites quoi ? » On tourne un clip pour Djakhan
[69].
– Sans déconner ! Un jour, vous allez finir par faire chanter Poutine en personne…
(Rires)
– Qui sait, qui sait. Aucune éventualité n’est à exclure.

Pour l’instant, ce n’est pas arrivé. Et c’est dommage. Ce serait la fin logique de l’histoire du rock russe.

Je m’imagine déjà Vladimir Vladimirovitch, pris de trac avant sa sortie sur scène : un verre de tequila, une soufflette, un rail pour la route. Un autre Vladimir Vladimirovitch – Chakhrine [70] – tapote le débutant sur l’épaule :
– Haut les cœurs, Vova, on va s’en sortir ! Tout ça c’est du rock’n’roll !
Kintchev, les cheveux gris, la tête curieuse du diacre Kouraiev
[71] dépassant sans arrêt d’une poche de son blouson, sourit avec satisfaction, car c’est une de ses chansons que le Président va chanter aujourd’hui. Mais que faire de ces paroles gênantes :

Mais bien sûr, nous sommes tous des pédales,
De drogués, des fachos, des voyous
Chacun est un danger social
Et on mérite de finir au trou… ?
[72]

Kintchev regarde le président avec inquiétude. Mais ce dernier sourit mystérieusement : dans sa poche, il y a un bout de papier sur lequel Chevtchouk, ou peut-être Grebenchikov, a griffonné :

– Mais bien sûr, nous sommes tous de l’élite,
Patriotes, sportifs et glamour.
Mais comme l’a dit Konkine Nikita
[73] :
« Iouganskneftegaz
[74]mon amour[75] »

On entendent le beuglement du public. Le chanteur, les yeux fermés, fait un pas hors des coulisses et se dirige vers le micro. Il ouvre les yeux, et il est saisi d’horreur. Le beuglement du public était un enregistrement préparé à l’avance par Dobrodeev [76] et Ernst [77].

La salle est vide.

De toute façon, ce n’est pas ce que les gens verraient à la télévision.

Épilogue

Même si cela peut sonner banal, chaque phénomène artistique possède deux facettes, deux histoires. L’une correspondant à son essence métaphysique, tournée vers l’éternel. L’autre est tournée vers son temps et correspond à un essence politique. L’histoire politique du rock russe est en grande partie achevée, tout comme l’histoire politique du rock occidental s’était achevée une vingtaine d’années plus tôt. Un phénomène culturel ne peut pas servir trop longtemps de point d’assemblage des aspirations sociales : en occident, le rock’n’roll restera pendant longtemps le symbole des révolutions inachevées des années soixante. Puis on a appris que le symbole était mort – le monstre du rock avait été grignoté de l’intérieur par les souris du show-business et les termites de MTV.

Une chose similaire est arrivée au rock russe quand il a épuisé l’inertie née sous l’impulsion des attentes formées dans les années 1980. Il est courant, dans ce cas, que les porteurs du discours opposé essayent de s’approprier les résidus des valeurs symboliques, et les créateurs de sens eux-mêmes évoluent en masse [78] de manière traditionnelle : de rebelles en réactionnaires. C’est arrivé plus d’une fois dans le passé, cela arrivera encore plus d’une fois dans le futur.

Les gens qui couvrent leurs bâillements d’ennui lors d’une représentation moderne d’Hernani ne peuvent que se demander comment cette histoire embrouillée de brigands a servi de détonateur à la révolution de juillet 1830 et à la chute définitive de la maison des Bourbons.

Bien sûr, cela n’a jamais empêché les élèves politiques médiocres de tenter de donner un sens à leur pouvoir insensé en s’agrippant à des armes désuètes de la guerre culturelle, sans comprendre que la poudre à l’intérieur est depuis longtemps humide. Ils sont simplement incapables de prévoir quel sera ce nouveau point où l’émotion sociale commencera à mûrir en cristal de sens mobilisateur – autrement, ils seraient des révolutionnaires.

Aujourd’hui, une seule chose est claire : ce point n’a aucun rapport avec le rock russe. Parce qu’un obus ne tombe jamais deux fois au même endroit.

L’histoire métaphysique du rock russe, elle, continue et continuera tant qu’il y aura sur Terre au moins une personne dans le cœur de laquelle résonnent les chanson de cette jeunesse d’autrui.


Juin-juillet 2006

***

[1] « Le Maure a fait son devoir, le Maure peut s’en aller », Schiller – La Conjuration de Fieschi, 1783. Cette citation est souvent utilisée en russe, même si elle est presque aussi souvent faussement attribuée à Othello de Shakespeare.

[2] Областной комитет КПСС – Comité de l’oblast [région/district] du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Organe de pouvoir supérieur au niveau des oblast en URSS.

[3] Les membres du rock-club de Sverdlovsk.

[4] Arkadiï Severnyï (Аркадий Северный), 1939 – 1980, chanteur et musicien soviétique, connu avant tout pour ses enregistrements de chansons truandes.

[5] De tam – « là-bas » + izdat’ – « éditer » ; si le samizdat désignait la littérature subversive éditée clandestinement sur place, tamizdat était utilisé pour désigner la littérature antisoviétique éditée en Occident et amenée en contrebande en URSS.

[6] Vin géorgien.

[7] Le pouvoir soviétique utilisait des brouilleurs pour empêcher les habitants de capter les émissions des radios étrangères comme Voice of America. Voir, à ce sujet, le morceau « Radio-amateur » de Nol’.

[8] Vsevolod Emeline (Всеволод Олегович Емелин), poète russe, connu pour ses poèmes « doublement ironiques », c’est-à-dire se permettant des propos politiquement peu corrects sous couvert d’humour. Le poème cité, par exemple, raconte l’histoire d’un homme qui devient dissident, puis à la chute de l’URSS, se fait trahir par ses « amis », qui émigrent tous, et finit par se réjouir à la vue de son fils grandissant, le crâne rasé, faisant de la musculation et prêt à venger son père..

[9] Nom informel donné à une autorisation de la censure soviétique d’enregistrer ou de jouer en public une chanson. Le nom fait référence au « Glavlit », organe chargé de censurer les médias de masse et la littérature. Il ne s’occupait pas de la musique, le terme est probablement un simple emprunt au milieu de l’intelligentsia littéraire.

[10] En référence au héros de l’œuvre littéraire pour enfants d’Arkady Gaïdar : Сказка о Военной тайне, о Мальчише-Кибальчише и его твёрдом слове [Le Conte sur le Secret de guerre, le Petit-Kibaltchich et sa parole d’honneur], 1933, adapté au cinéma en 1964.

[11] УГМК / Уральская Горно-Металлургическая Компания, « Compagnie Minière et Métallurgique de l’Oural », gros producteur de cuivre.

[12] Le coq est un animal très négativement connoté en russe, principalement à cause des « notions » truandes qui se sont infiltrées dans le quotidien : петух (петушок), «(petit) coq» désigne un homosexuel passif, кукарекать, « faire cocorico » signifie plus ou moins « ouvrir sa petite gueule de pédé ».

[13] Lieu, dans le Kremlin de Moscou, où se trouvait le Comité Central du PCUS.

[14] Deuxième album du groupe d’art-rock Urfin Djous, enregistré en 1982. Kormiltsev était parolier du groupe. Le nom du groupe est une référence à un personnage d’une suite soviétique du Magicien d’Oz écrite par l’écrivain Alexandre Volkov dans les années 1960 (Урфин Джюс и его деревянные солдаты).

[15] Référence à une scène célèbre de la série Dix-sept moments de printemps, dans laquelle Stierlitz, agent soviétique infiltré au sein du commandement militaire du 3e Reich, trinque avec un général allemand lors d’un voyage en train.

[16] Le « Boris Nikolaïevitch » en question est bien entendu Boris Eltsine, premier secrétaire de l’obkom de Sverdlovsk à l’époque et futur président de la Russie.

[17] Alexandre Iakovlev, idéologue, chargé de propagande à partir de 1985, membre du Politburo du PCUS à partir de 1987, surnommé « l’architecte de la perestroïka ».

[18] En français dans le texte.

[19] A. Iakovlev a été ambassadeur soviétique au Canada pendant dix ans, de 1973 à 1983.

[20] En référence au morceau d’Aquarium – « Ce train en flammes » // Аквариум – «Этот поезд в огне», 1988.

[21] Guénnadi Bourboulis (Геннадий Эдуардович Бурбулис), proche de Boris Eltsine, haut fonctionnaire au début des années 1990.

[22] Nikolaï Bernstein (1896-1966), savant et académicien soviétique, physiologiste et psychophysiologiste.

[23] Nautilus Pompilius – « Entravés d’une même chaîne » // Наутилус Помпилиус «Скованные одной цепью», album Разлука [Séparation], 1986.

[24] Televizor – « Ton papa est un fasciste » // Телевизор – « Твой папа – фашист », album Отечество иллюзий [La Patrie des illusions], 1987.

[25] Iouri Tchernitchenko (Юрий Дмитриевич Черниченко, 1929-2010), écrivain, journaliste, présentateur de télévision soviétique, critique fervent des systèmes de kolkhozes à la fin des années 1980.

[26] Vitali Korotitch, écrivain et journaliste soviétique, rédacteur en chef du journal Ogoniok entre 1986 et 1991, acteur majeur de l’appareil idéologique de l’époque, un de ceux surnommés « contremaîtres de la perestroïka ».

[27] Le 6e article de la constitution soviétique de 1977, établissant le Parti Communiste en tant que « force dirigeante de la société soviétique, le noyau de son système politique ».

[28] Journal soviétique puis russe fondé en 1925, à l’origine organe officiel de l’Union des écrivains soviétiques, devenu haut-parleur de la dissidence dans les années 1960.

[29] Kormiltsev ironise ici sur le titre du film Est-il facile d’être jeune ? (Легко ли быть молодым? En letton : Vai viegli būt jaunam?) documentaire soviétique de 1986 traitant des problèmes de la jeunesse en Lettonie.

[30] Mélodrame de soviétique de 1988, devenu un des symboles de la perestroïka. Le prénom de l’héroïne Véra signifie également « foi » en russe, d’où la remarque de l’auteur « vraiment petite [foi] ».

[31] Les morts les plus connues sont celles d’Alexandre Bachlatchiov (1988, suicide), Mike Naoumenko (1990, agression ou malaise), Yanka Diaguiléva (1990, noyade dans des circonstances inconnues), Viktor Tsoï (1990, accident de voiture)

[32] Terme dépréciatif utilisé pour désigner la musique pop. À rapprocher du français « variétoche ».

[33] « Le projecteur de la perestroïka » (Прожектор перестройки) était une émission télévisée soviétique analysant les actualités sociales et politiques à la fin des années 1980.

[34] Аквариум – « В поле ягода навсегда » // Aquarium – « La baie dans le champ pour toujours », album Табу [Tabou], 1982. Le morceau se moque de la manière dont la censure soviétique laissait filtrer le rock occidental, notamment en adaptant en russe, de manière parfois maladroite, les titres de chansons et noms de groupes anglophones (dans ce cas « Strawberry Fields Forever » des Beatles).

[35] Ласковый Май, littéralement « [mois de] Mai Câlin », groupe de pop sirupeuse très populaire au tournant des décennies ‘80/‘90.

[36] « ДК », pionniers de la musique alternative et expérimentale en URSS, influence majeure pour beaucoup d’artistes des années 1980. Sergueï Jarikov, le leader du groupe, deviendra au début des années 1990 un conseiller politique et contribuera notamment à lancer la carrière de Vladimir Jirinovski.

[37] Trois critiques de rock de l’époque soviétique.

[38] Deux fanzines (samizdat) musicaux et culturels de l’époque soviétique. Ourlaït (Урлайт) se proclamait « magazine de la culture démocratique ».

[39] Chanteur populaire ayant commencé sa carrière au début des années 1990, aujourd’hui encore fidèle soutien du gouvernement russe. Célèbre entre autres pour sa petite taille et les mélodies redondantes de ses premiers succès.

[40] Un des premiers boys band en URSS, créé en 1989 par le producteur Bari Alibasov.

[41] Mikhaïl Choufoutinski, musicien soviétique et russe, connu pour son répertoire chargé de chansons truandes.

[42] Sergueï Lissovski (Сергей Фёдорович Лисовский), né en 1960, entrepreneur, fondateur de l’une des premières compagnies de production musicale en URSS, « LIS’S ».

[43] Stas Namine (Стас Намин), musicien et producteur, il sera notamment à l’origine de la création du groupe Gorky Park.

[44] Campagne pour la réélection en 1996 de Boris Eltsine à la présidence russe. Elle sera marquée par son opposition au candidat « communiste », Guennadi Ziouganov, et la matraquage du slogan « vote ou perds ».

[45] En russe, le signe qu’on place dans une case est généralement nommé galotchka [галочка], de galka [галка], « choucas » (espèce d’oiseau). Parfois utilisé sous la forme composée « ptitchka-galotchka ».

[46] J’avoue que je ne sais pas à quelle chanson il est ici fait référence, et il est probable que l’auteur ne la cite pas avec exactitude. Le texte le plus proche (et le plus plausible) est un morceau de Mikhaïl Choufoutinski, « Налетчики ».

[47] Cette formule, répandue en russe, fait référence à la Bible (Ecclésiaste 1:6, « Le vent va vers le midi, et il tourne vers le nord; il tourne et retourne; et le vent revient sur ses circuits. »)

[48] Référence à un récit de R. L. Stine dont je n’arrive pas à retrouver le titre original.

[49] Cessation de payement de la part de plusieurs grandes banques russes en 1998 : les économies d’une grosse partie de la classe moyenne naissante se sont évaporées en ce jour connu comme le « jeudi noir ».

[50] Ilia Lagoutenko, leader du groupe Mumiy Troll, très en vogue au tournant des millénaires.

[51] Tout russe porte, en plus de son prénom et de son nom de famille, ce que l’on appelle un « nom patronymique » (ottchestvo), formé à partir du prénom du père. Ainsi, si votre père se nommez Ivan, votre nom patronymique sera « Ivanovitch » (si vous êtes un homme) ou « Ivanovna » (si vous êtes une femme). Quand on s’adresse à un russe par la formule « prénom + nom patronymique », c’est le signe d’un respect. Au passage, il ne faut pas, dans le présent récit, deux oligarques cités par l’auteur : Roman Abramovitch (nom de famille) et Boris Abramovitch (nom patronymique) Berezovski

[52] « Наше радио », littéralement « Notre radio », fondée en 1998 par Mikhail Kozyrev, précédemment directeur de « Radio Maximum ». La programmation de cette radio se concentre principalement sur le rock russophone post-soviétique.

[53] Pour parler de la décennie 2000-2010, les russes utilisent souvent l’expression нулевые, « les années nulles », « les années zéro ».

[54] Dans le système éducatif soviétique (et jusqu’au début des années 2000, dans le système éducatif russe), le barème de notation allait de 1 à 5, et des appellations pour les différentes catégories d’élèves sont nées en conséquent : les cancres étaient les dvoetchniki (« ceux qui ont la note 2 », le « 1 » n’étant attribué qu’en guise d’exception catastrophique, comme un travail non rendu), les premiers de la classe les piatiorotchniki (« ceux qui ont la note 5 »), et les élèves moyens les troietchniki (« ceux qui ont la note 3 », et c’est le terme qu’emploie ici I. Kormiltsev).

[55] En russe, dans les années 1990, le terme « brigade » désignait les différentes bandes criminelles.

[56] En référence à la célèbre citation tirée du roman de Pouchkine, La Fille du capitaine, (1836) : « la révolte russe est dénuée de sens et de pitié » (l’histoire se déroule en pleine révolte de Pougatchiov).

[57] L’auteur fait ici référence à la deuxième guerre de Tchétchénie, et à son dénouement ayant porté la famille Kadyrov au pouvoir.

[58] Attentat qui a eu lieu le 5 juillet 2003, à l’aéroport Touchino, situé dans la banlieue de Moscou où se déroulait alors le festival musical « Kryl’ia » (« Les ailes »).

[59] Musicien, leader du groupe « Nol’ », auquel j’ai dédié plusieurs billets sur ce blog.

[60] презренный металл : expression célèbre russe signifiant « argent, monnaie ». L’expression aurait été popularisée par le roman d’Ivan Gontcharov, Une histoire ordinaire (1847).

[61] Manifestations qui ont agité la Russie en 2005-2006 suite à la réformes des « régimes spéciaux », sabrant les prestations sociales pour les retraités, notamment la gratuité ou les tarifs réduits des transports en commun.

[62] Evgueni Petrossian, comique soviétique puis russe très populaire, parfois considéré comme l’archétype de l’humoriste ringard et pas très drôle, avec un comique reposant beaucoup sur les grimaces.

[63] En référence au morceau d’Aquarium « Crème et Caramel » // Аквариум – « Крем и Карамель », album ZOOM ZOOM ZOOM (2005).

[64] En référence au morceau d’Aquarium « Les héros du rock’n’roll » // Аквариум – « Герои рок-н-ролла », 1981 : « Je suis las d’être l’ambassadeur du rock’n’roll / dans ce pays dénué de rythme ».

[65] Membres du mouvement de jeunesses pro-Poutine Nachi (« Les Nôtres »)

[66] L’auteur fait ici une confusion, probablement volontaire, entre la « Jeune Garde » (Молодая гвардия Единой России), section jeunesse de la « Russie Unie », le parti pro-Poutine, et les « Jeunes russes » (Младороссы), mouvement émigré monarchiste.

[67] Deux des personnages principaux de la comédie d’Alexandre Griboïedov, Le Malheur d’avoir trop d’esprit, 1822. Moltchanine est un jeune arriviste et un carriériste, alors que Famoussov est un noble et un fonctionnaire vieillissant.

[68] Il est difficile de l’affirmer catégoriquement, mais si le « Slava » en question est Viatcheslav Boutoussov (ancien comparse de Kormiltsev au sein du groupe Nautilus Pompilius), il est possible que l’ami producteur en question soit Eugène Kouritsine, qui a travaillé sur le deuxième album du projet U-Piter de Boutoussov.

[69] Djakhan Pollyieva, haut fonctionnaire russe depuis les années 1990, rédactrice de discours pour B. Eltsine, V. Poutine et D. Medvedev, également auteure de textes de chansons écrites conjointement avec des compositeurs très influents comme Igor Kroutoï ou Igor Matvienko.

[70] Chanteur du groupe Tchaïf.

[71] Andreï Kouraiev est un célèbre prêtre, théologien et troll orthodoxe. Il participera notamment à la conférence de presse dédiée au lancement de l’album « Il est plus tard que tu ne le penses » (Сейчас позднее, чем ты думаешь, 2003) du groupe Alissa. Sur cet album, K. Kintchev, l’auteur des textes, laissait libre cours à ses penchants national-orthodoxes.

[72] Extrait du morceau « Tout ça c’est du rock’n’roll » – « Всё это рок-н-ролл ». Écrit en 1990 par K. Kintchev du groupe Alissa, il deviendra populaire deux années plus tard, quand il a été repris par le groupe Brigada S entouré d’une « dream-team » du rock russe de l’époque.

[73] Nikita Konkine, petit garçon devenu une célébrité le 28 juin 2006, quand Vladimir Poutine l’a embrassé sur le nombril devant les caméras, lors d’un bain de foule.

[74] Compagnie pétrolière impliquée dans un scandale de privatisation au début des années 1990, dans le cadre de l’affaire Ioukos.

[75] En français dans le texte

[76] Oleg Dobrodeev, gestionnaire, président depuis 2004 de VGTRK, l’un des principaux groupes médiatiques appartenant à l’État

[77] Konstantin Ernst, producteur, figure très influente dans le monde du cinéma et de la télévision russes.

[78] En français dans le texte.

Un commentaire sur “«La Grande escroquerie du rock’n’roll – 2» (I. Kormiltsev)

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