Nike Borzov – «Petit cheval»

Pour un Russe, parmi tous les refrains pop-rock entêtés et entêtants de la deuxième moitié des années 1990, le morceau traduit ci-dessous n’est peut-être pas forcément plus emblématique qu’un autre, mais il est en certains points pittoresque. Nike Borzov représente bien cette génération qui a profité de la perestroïka pour commencer à faire du rock et qui, une dizaine d’années plus tard, à force de répétitions, de talent et de hasard, a su caser deux ou trois hits dans les classements et les rotations des radios et chaînes musicales.

Le titre, devenu carte de visite de Borzov, a au départ été censuré : l’évocation directe et non voilée des drogues entrait à peine dans l’air du temps [1], et par conséquent, le mot « cocaïne », autour duquel tourne tout le morceau, a été sabré dans les versions destinées à la télévision et à la radio. L’auteur se justifiera ensuite sans arrêt dans la presse :

Le « petit cheval » n’est pas une chanson si simple. Nombreux sont ceux qui pensent toujours que c’est la chanson d’un drug-dealer. Mais c’est ce qui est à la surface. En fait, c’est une toute autre histoire. C’est la chanson des gens simples et malheureux, ceux qui vivent comme des chevaux et bossent comme des ânes. Ils ne voient pas la lumière du monde au-delà de leurs œillères. Ils courent sur un sentier et tirent la charrette de leurs illusions.
Je pense juste avoir trouvé une bonne allégorie. Tout le monde considère la cocaïne comme une drogue de la bohème, qui peut aider et rendre joyeux tout le monde. En réalité, il s’agit d’un suicide à l’état pur. Une mort lente, à la fois spirituelle et physique.
[2]

Cette censure et la polémique qui s’en est suivie ont fait une publicité modeste à Nike Borzov, et deviennent un de ses gimmicks : quand il donne un concert ou fait une sessions sur des radios grand public, il s’amuse à remplacer « cocaïne » par des silences ou des rimes en « -ine » plus ou moins aléatoires : « mandarine », « le groupe Queen »… [3] La sincérité du message ne semble pas très équivoque quand on se penche sur toutes les images proposées par ce conte doucement subversif et implacablement moderne : le cheval y est seul, accablé, fourbu, dévoué au service des autres, attendant le repos éternel, rêvant de l’impossible évasion.

Refrain :
Je suis un petit cheval
Et dans cette vie j’en bave pas mal,
Le fardeau que je porte est bien trop lourd
Et je vais le laisser tomber un jour.
Je suis un petit cheval
Mais je coûte vraiment cher
J’amène ma grosse charrette
D’une berge à l’autre, par-delà la rivière.

J’ai envie de pleurer, j’ai envie de rire
J’ai envie de sauter, me rouler et courir,
Et me faire au moins quelques copains et copines,
Mais je suis une mule, ma charrette est pleine de cocaïne.

Je vais mourir très jeune, et je l’ai accepté,
Peut-être pas au printemps, mais au début de l’été,
J’aime les feux de camp et les chansons câlines,
Mais je ne dois pas me distraire : j’amène la cocaïne.

(Refrain)

Je suis si fatigué, je voudrais du repos,
Manger dix sacs de foin, et dormir pour de bon.
Migrer avec les oiseaux fuyant la routine,
Mais le travail passe avant : je porte la cocaïne.

Fatigué, dégoûté, je ne peux pas reculer,
Même si j’ai très soif et très envie de manger.
Un jour nous brûlerons tous dans le feu des abîmes,
Mais tout ça c’est après, maintenant, c’est la cocaïne.

(Refrain)

Je suis déçu, et j’ai envie de pleurer
Quand on jette des roses sans arrêt à mes pieds,
Quand les gens dans la rue, à leurs fenêtres perchés
M’accueillent et festoient avec le monde entier.

Je réjouis même les enfants de bas âge,
Les branches des arbres saluent mon passage,
Tout le monde me salue, ils sont tous unanimes,
Je leur amène un nouveau monde : j’amène la cocaïne !

(Refrain)

***

Titre original: Найк Борзов – «Лошадка»
(écrit en 1993, publié en 1997 sur l’album Golovolomka [Casse-tête])

[1] Voir, par exemple, Linda et sa « Ma-Ma-Mamarijuana » (1997) ou Markscheider Kunst et leur chanson « Argent » (à noter que dans ce dernier cas, la censure retirera tout de même, pour la diffusion sur les ondes, le passage appelant ouvertement à abroger l’article de loi n°228 du CP russe, pénalisant la consommation et la diffusion de drogues).

[3] Voir, par exemple, ses session de 2017 et 2019 sur Avtoradio.

***

lozhkin_carnaval
La vie est un joyeux carnaval
Illustration de Vassia Lojkine

 

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