Vladimir Vyssotski – «Mon ami part pour Magadan»

En Russie, quand un prévenu se transforme en condamné, et se voit attribuer la « colonie » où il devra purger sa peine, ou quand un détenu est transféré d’une prison à une autre, il va, comme on dit dans le jargon des voleurs, po ètapou, « par l’étape », ce qui désigne les différentes escales qu’il devra faire avant d’arriver, souvent en train, à sa destination. Magadan est une de ces étapes finales et fortement symboliques, port et  gare de triage desservant les différents bagnes de la région. En même temps, l’extrême-orient russe a toujours été autant une terre d’opportunités que d’exil volontaire : s’y installent ceux qui veulent gagner rapidement de l’argent [1], ceux qui croient dur comme fer que le communisme aura du mal sans eux, là-bas, et enfin ceux qui veulent juste se retrouver loin de tout et de tous.

Jouant sur ces clichés, Vyssotski raconte en 1965 l’histoire véridique de son amitié avec Igor Kohanovski, un parolier qui a écrit de nombreuses chansons pour «l’estrade» officielle soviétique, et dont Vyssotski avait déjà chanté le morceau «Bab’ye leto». Ingénieur de formation et de métier, Kohanovski désirait changer de carrière et devenir un homme de lettre professionnel, mais se faire remarquer et publier à Moscou était trop difficile, et il s’est alors engagé alors comme journaliste au sein du «Komsomol de Magadan». En 1969, il revient dans la capitale et intègre l’Union des écrivains. Vyssotski, de son côté, tiendra la promesse évoquée à la fin du texte traduit ci-dessus et rendra visite à Kohanovski en 1968, ce qui donnera naissance au morceau «Je suis parti pour Magadan». De mon côté, j’ai été motivé à rafraîchir cette traduction publiée il y a quelques années après avoir lu le récit de ce motard français parti en voyage à moto à travers la Sibérie.

***

« Mon ami part pour Magadan »

 

À Igor Kohanovski

Mon ami part pour Magadan,
J’en reste sans voix, j’en reste sans voix !
Il part lui-même, volontairement,
Pas sous convoi, pas sous convoi.

Non pas qu’il eût mauvais destin,
Pas même pour enrager quelqu’un,
Ni pour l’ouï-dire : « Qu’il est bizarre ! »
Mais juste pour voir, mais juste pour voir.

Certains diront : « mais il est fou !
Comment un homme sain plaque-il tout à dessein ?
Là-bas, il y a des camps partout,
Remplis d’assassins, remplis d’assassins ! »

Il répondra : « On exagère beaucoup :
Il n’y en a pas plus qu’à Moscou. »
Fera sa valise tranquillement,
Puis partira pour Magadan.

Je peux le faire malgré les ans !
D’un train qui file la nuit je suis prêt à sauter !
Mais je ne vais pas à Magadan
Sans mes a priori, fermant les apartés…

Accompagné d’une guitare,
Je chanterai ce qu’il va voir,
Ce que j’n’ai jamais vu avant,
À Magadan, à Magadan.

Mon ami part sans vraie raison,
Il en a ras-le-bol, il en a ras-le-bol !
Mais il ne va pas en prison,
Il est bénévole, il est bénévole !

Dieu en décida autrement
Pour moi, quoiqu’à Magadan,
Je pourrais suivre mon ami
Et me faire tout petit, me faire tout petit.

***

Mon ami est parti pour Magadan :
Tirez-lui votre chapeau, tirez-lui votre chapeau !
Il est parti lui-même, parti lui-même,
Pas par l’étape, pas par l’étape.

Non pas qu’il ait manqué de chance,
Non pas pour faire une crasse à quelqu’un,
Non pas pour la rumeur qu’il est, en fait, un drôle de type,
Mais comme ça, juste comme ça !

Peut-être bien que quelqu’un dira: « Il n’aurait pas dû !
Comment se décider ainsi à tout perdre ?
Là-bas, il n’y a rien que des camps ,
Et des assassins dedans, des assassins dedans. »

Il répondra : « Ne crois pas la rumeur,
Il n’y en a pas plus là-bas qu’à Moscou. »
Ensuite il fera sa valise,
Et part à Magadan, et part à Magadan.

Même si ce n’est plus vraiment de mon âge,
Je suis prêt à sauter d’un train la nuit.
Mais je ne vais pas à Magadan,
Oubliant mes habitudes, fermant les guillemets.

Je vais chanter au son des cordes
Sur ce que, lui, verra,
Sur ce que je n’ai jamais vu de ma vie,
Sur Magadan, sur Magadan.

Mon ami est parti de lui-même,
Il en avait assez, il en avait assez !
Il ne sera pas battu par les convoyeurs :
Il y est de son plein gré, de son plein gré !

Mais Dieu m’a donné un destin…
Et pourquoi pas à Magadan, moi aussi
Me joindre au voyage de mon ami ?
Et faire profil bas, et faire profil bas. [2]

***

Titre original : Владимир Высоцкий – «Мой друг уехал в Магадан…» (1965)

[1] Voir par exemple, toujours chez Vyssotsky, «La chanson sur la Rivière Vatcha», dont le héros, marin de baleinier désœuvré, part miner de l’or en Sibérie.
[2] letch’ na dno : littéralement «se coucher sur le fond»

***

vyssotski et kohanovski
Igor Kohanovski et Vladimir Vyssotski, années 1960.

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