La recette des pirojki (des benêts numériques et des beignets poétiques)

Ah, je me tiens les côtes, pardi !
Comment a-t-on pu croire à ce délire ?
Calmez-vous, je ne suis pas parti,
Et n’espérez pas me voir partir!
– Vladimir Vyssotski (traduit par Henri Abril)
« Parti! J’ai quitté la Russie! », 1970

En règle générale, je ne mets mes gros sabots sur les réseaux sociaux que pour faire la promotion des billets de ce blog. J’ai développé une antipathie profonde pour une grande partie du contenu et des principes de fonctionnement de ces espaces d’échange et de discussion : la paresse du like et du repost, la bulle narcissique qu’ils entretiennent, la mauvaise foi qui en irradie, l’abêtissement général qui en résulte et auquel je n’échappe pas.

Et, malheureusement, le nerd aigri que je suis cède régulièrement à la tentation d’apostropher les autres utilisateurs de FB, twitter et consorts, en particulier quand, ô cauchemar, « QUELQU’UN A TORT SUR INTERNET, JE NE PEUX PAS IGNORER ÇA ». Je suis ainsi tombé, récemment, dans un groupe où je venais de faire ma pub, sur un post d’une photo de Vladimir Vyssotski, accompagnée d’un quatrain dont il était supposément l’auteur. Vyssotski était un poète d’une versatilité et d’une puissance hors du commun, mais ces vers détonnaient tellement avec son style habituel que j’ai décidé de faire quelques recherches, qui ont confirmé mes soupçons. Selon la version la plus plausible et la mieux documentée, le poème a été publié par son auteur, Vladimir Oleïnik, en libre accès en 2014 sur un site de poésie, puis déformé par un anonyme afin de déjouer les recherches (les rimes croisées disparaissent pour devenir des rimes blanches) pour finir par être posté dans un espace de discussion dédié à Vyssotski.

J’ai décidé donc d’intervenir afin de pourfendre l’imposture et la désinformation, en mode « nan mais allô vous avez sérieusement pensé que c’était du Vyssotski ça ? », ce qui n’a pas contribué à rendre l’échange cordial. Mon irritation est née d’une incompréhension profonde doublée d’un léger malaise : « comment un truc aussi gros passe-t-il aussi bien ? » Question, évidemment, rhétorique, mais qui m’a donné l’occasion de m’interroger non seulement sur la crédulité humaine, mais sur l’aura de polymathe et de surhomme du barde soviétique : il aussi bon au drame qu’à la comédie qu’au chant qu’à la boxe qu’aux échecs, alors pourquoi pas un iambe blanc, en passant, en guise d’exercice de style ? Et, une fois entendus les arguments de mes interlocuteurs, la machine dialectique s’est mise en marche : franchement, Vyssotsky, mort depuis presque quarante ans, se retourne-t-il dans sa tombe quand on publie des poèmes qui ne lui appartiennent pas sous son nom ? Plus encore, est-ce que l’aura du grand poète ne pourrait pas profiter à des textes d’auteurs plus jeunes, moins connus ? L’essentiel n’est-il pas qu’un texte apporte du réconfort au gens, entre avec eux en résonance, et tant pis s’il faut les duper au passage, car ils ont ce réflexe très humain, exacerbé par les mécanismes et la saturation des réseaux sociaux, à réagir en priorité à ce qu’ils connaissent ?

Bref, j’ai dû me rendre à l’évidence que ma réaction n’était pas tant celle du connaisseur indigné par tant d’ignorance que celle du fan vexé par ce que je percevais comme une atteinte à l’œuvre de mon idole. Je ne détaillerai pas les raisons pour lesquelles je trouve ce quatrain « indigne » de VV, les russophones jugeront par eux-mêmes, et les autres ne doivent surtout pas me croire sur parole, compte tenu du mauvais goût que j’assume très régulièrement sur ces pages :

Приду домой. Закрою дверь.
Оставлю обувь у дверей.
Залезу в ванну. Кран открою.
И просто смою этот день.

Anton Tokovinin a adapté ce quatrain d’une manière élégante, trop élégante même, car il réintroduit des rimes là où il n’y en avait plus :

Je rentrerai, fermant la porte,
Laissant mes bottes à l’entrée.
Que cette journée, enfin, s’emporte
Par l’eau bénie du robinet.

Et si l’on peut longtemps débattre des mérites et du style du texte russe, il y a un élément qui a joué sur mon a priori négatif : je me suis dit « on dirait un pirojok, mais avec de la ponctuation, et sans humour », me remémorant dans la foulée un pirojok de circonstance :

tous les critiques étaient béats
les yeux rivés sur le tableau
mais l’un d’entre eux vieux et sévère
a dit tout haut c’est de la merde

Quand on prend la peine de traduire le mot pirojok (hypocoristique de pirog – « tarte », « tourte ») on utilise souvent les mots « beignet » ou « petit pain », mais ces deux choix sont approximatifs car évoquant beaucoup trop des sucreries dans le français moderne : le beignet français a en très grande partie perdu son sens d’« entremets salé », de plus, le pirojok n’est pas forcément frit, mais peut être passé au four. Heureusement, le pirojok étant invariablement farci, on contourne généralement la difficulté de traduction en précisant qu’il s’agit d’un petit pain au chou, à la viande, etc.

Le pirojok poétique, lui, est farci à la tradition de l’écriture absurde russe passée à la moulinette mémétique du runet. Le nom complet, stichok-pirojok, reflète un procédé enfantin pour créer une rime facile, consistant à prendre deux formes hypocoristiques aux suffixes identiques de deux mots qui, dans leur forme initiale, ne riment pas (en l’occurrence stih – « vers », « verset », et pirog). Le pirojok a commencé son existence en tant qu’exercice de style divertissant entre amateurs d’écriture, pour être aujourd’hui reconnu en tant que sous-genre à part entière.

La « recette d’auteur originale », publiée en 2003 par Vladislav Kourgounov, définit le stichok-pirojok comme suit :

***

Comment écrire des versets-beignets ?

[…]

1. Pêchez dans les profondeurs de l’inconscient une idée originale. Les idées pêchées dans les profondeurs de bashorg [1], anekdot.ru [2] et autres sources de cet acabit ne sont pas considérées comme étant originales.
2. Ajoutez à l’idée du sel et du piment selon votre goût. Il est préférable d’ajouter le sel à la fin du verset-beignet.
3. Rognez toute la matière superflue sur votre idée, afin que celle-ci ne dépasse pas 34 syllabes.
4. D’un puissant tétramètre iambique [3], enfoncez les syllabes obtenues dans quatre pieds. Dans les premier et troisième pieds, mettez généreusement neuf syllabes, et huit syllabes dans les troisième et quatrième. En aucun cas l’inverse.
5. Nettoyez le verset-beignet des lettres majuscules qui s’y seraient introduites par accident. Elles sont faciles à reconnaître : LES LETTRES MAJUSCULES sont toujours plus grandes que les minuscules.
6. Effectuez une opération similaire avec les signes de ponctuation, s’ils se sont par mégarde faufilés dans le texte du beignet. Je vous rappelle que, parmi les signes de ponctuation les plus populaires, nous avons : DEUX POINTS, TIRET [4], VIRGULE, POINT. […] Les points d’exclamation et d’interrogation, inscrits par Rosentahl au Livre Rouge [5] doivent également être extirpés sans pitié avec tous les traits d’union, parenthèses et crochets. Il ne doit rester que des lettres.
7. Le verset-beignet est presque prêt. S’il ne comporte aucune rime, rappelez-vous que l’avantage du beignet est justement de ne pas avoir à vous préoccuper des rimes.
8. Lisez attentivement le verset-beignet obtenu.
9. Si le verset-beignet obtenu ne provoque qu’un soupir de déception, jetez-le sans pitié dans la poubelle et revenez au point 1.
10. Mais si, après la lecture du verset-beignet, un sourire de satisfaction apparaît sur votre visage, alors offrez sans hésiter ce beignet à tous ceux que vous pouvez atteindre.

Dans le pire des cas, on vous suggérera poliment de revenir au point 9.

Et, dans le meilleur, tout le monde s’arrachera le verset-beignet, on le débitera en citations, il rentrera dans le folklore, récoltera des millions d’avis émerveillés et sera traduit dans toutes les langues du monde.

P.S. : le nom de l’auteur sous le beignet ne tiendra, évidemment, pas longtemps et sera vite oublié. Mais nous préparons des versets-beignets non pas pour la gloire, mais par amour de l’art, n’est-ce pas ?

***

[1] bash.org est, à l’origine, un site anglophone où les utilisateurs publiaient des extraits plus ou moins drôles de chats IRC. Le concept a été repris dans de nombreuses langues, dont le russe, et la source des citations s’est élargie à l’ensemble des chats, forums et commentaires qu’on peut trouver sur Internet. Il existe également un site francophone, aujourd’hui nommé danstonchat.fr (anciennement bashfr.org)

[2] L’un des plus anciens sites russophones regroupant des blagues.

[3] Comme le dit si bien la page wikipédia francophone dédiée au terme : « En français, l’ïambe est plus difficile à illustrer ». Pour reproduire l’effet de l’iambe en français, il faudrait avoir la même patience et le même dévouement qu’André Markowicz traduisant Onéguine, et s’évertuer à faire des quatrains en octosyllabes, mais avec une syllabe comportant au moins une consonne et un « e » muet à la fin des vers impairs :

Privé de la passion sublime
D’offrir aux sons des jours sa vie,
Il confondait rythmes et rimes
Quoi que chacun de nous y fît.

Toutefois, les adaptations de pirojki que vous trouverez dans ce billet ne s’imposent pas cette contrainte, étant de simples quatrains d’octosyllabes avec des « e » muets au petit bonheur la chance.

[4] Le tiret cadratin est plus souvent utilisé en russe là où, en français, on mettrait un double point, une virgule ou même le verbe «être» au présent. La question qui se pose en français et qui est (quasiment) absente en russe est, bien évidemment : l’apostrophe est-elle un signe de ponctuation ou une lettre ? J’ai décidé de garder les apostrophes par souci de lisibilité, sans prétendre avoir statué sur la question qui précède.

[5] Dietmar Rosentahl (1900-1994) était un éminent traducteur et linguiste soviétique, auteur de dizaines de manuels, dictionnaires, ouvrages de référence et guides du bon usage de la langue russe. Et, contrairement à ce pourraient suggérer les idées reçues, quand un Russe vous parle du « Livre Rouge » (Krasnaia Kniga), il ne s’agit pas d’un quelconque traité marxiste, mais du registre des espèces protégées.

 

L’explication de texte nécessaire pour cette recette est un avant-goût des notes et références qu’il faut ajouter quand on commence à adapter les pirojki en français. S’ils sont parfois d’une absurdité universelle, bien souvent ils font référence à des concepts typiquement russes, son subconscient, jouent sur les mots et les particularités stylistiques de la langue. L’une des raisons pour lesquelles le pirojok fonctionne si bien, c’est qu’il utilise une versification immédiatement reconnaissable par un russophone, celle de ses poèmes les plus connus et les plus « nobles » (on pourrait en cela comparer l’iambe à l’alexandrin en français).

***

vlad kourgounov a inventé
un cycle bref de vers étranges
les gens on bien aimé ces vers
les pirojki sont ainsi nés

le pirojok ne rime pas
et n’a jamais de majuscules
pas plus que de ponctuation
rien que des iambes et de l’humour

mon oncle un homme de morale
lorsqu’il sentit qu’il trépassait [6]
s’est mis à faire des quatrains
en iambes et dénués de rimes

si jamais vous vous sentez mal
prenez donc dans vos bras un chat
et serrez-le bien fort alors
lui aussi se sentira mal

jo le clodo trouve un macbook
et il l’allume immédiatement
et en premier par habitude
il va vérifier la corbeille

bethov était sourd comme un pot
et démosphène bégayait
mais ça c’est rien quand tu sais que
lénine était un champignon [7]

j’vois pas l’volant dit gagarine
bouseux marmonna koroliov
demande encore où sont les rênes
et dis lui hue tant que t’y est

tu pourrais lui céder ta place
papy quand même a fait la guerre
bien sûr papy asseyez vous
papy souriant dit dankeschön

gérard était métaphorique
quand il disait le mot connerie
ça pouvait dire du cacao
ou bien il va pleuvoir demain

les flics interrogeaient basile
qui répondait par un sourire
sans dire un mot c’est pas pour rien
qu’il est marié depuis vingt ans

un jour le mal triomphera
même si le bien ce serait mieux
mais le mal est à la bonne taille
alors le mal fera l’affaire

commis intègre de l’empire
son père allait en s’endettant [8]
le fiston ne fut pas en reste
et prit un appart’ à crédit

ivan quand il était petit
s’était fait mordre par un chien
on a bien vite oublié ça
mais pavlov s’est vengé plus tard

[6] Onéguine, I. Trad. A. Markowicz

[7] « Ленин – гриб [Lénine est un champignon] »  est un célèbre canular datant du début des années 1990. À l’apogée de la glasnost, dans un climat où la révélation des détails gênants et tragiques de l’histoire soviétique s’était transformée en une course à la sensation et en une surenchère de mythes, le musicien d’avant-garde Segueï Kouriokhine et le journaliste Segueï Sholokhov avaient réalisé un « documentaire » où ils « prouvaient scientifiquement » que Lénine était un champignon venu de l’espace (et, au passage, une onde). Le but était à la fois de se moquer de l’image sacralisée du Guide de la Révolution, et de tester les limites de la crédulité des masses. Et, sur ce dernier point, les auteurs n’ont pas été déçus.
D’après un témoignage de la veuve de Kouriokhine, la création du canular a été motivée par un documentaire de l’époque, où l’on démontrait par des arguments fallacieux que le célèbre poète Sergueï Essénine avait été tué (par des agents du NKVD sanguinaires, s’entend), et que ce meurtre avait été maquillé en suicide. Il est curieux de noter que ce mythe, bien moins saugrenu que le Lénine-champignon, survit jusqu’à ce jour : il a notamment été intégré dans le scénario de la série télévisée russe Essénine, sortie en 2005.

[8] Onéguine, V. Trad. A. Markowicz

***

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Mail, Skype, Internet !
Illustration de Vassia Lojkine

Lénine entouré de soldats et matelots de la Garde Rouge. Le slogan est une parodie des slogans révolutionnaires et, probablement, une référence au fameux appel à «occuper les téléphones, télégraphes, gares de chemin de fer et les ponts» célébré par le film Lénine en Octobre.
Le premier mot du slogan, potchta, désigne à la fois la poste traditionnelle et la boîte mail dans le langage moderne.
Le terme «ampoule d’Ilitch» date des débuts du pouvoir soviétique, et désigne les ampoules de production locale destinées à équiper, entre autres, les maisons rurales. Avec le temps, ce terme est devenu synonyme de «lampe à incandescence», en particulier pour désigner un éclairage rustique, quand l’ampoule est dénuée d’abat-jour.

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L’ampoule d’Ilitch, 1925
Photo d’Arkadi Chaïkhet

 

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