Sektor Gaza – «Les riches pleurent aussi»

Sektor Gaza est un groupe pour lequel il est problématique de dresser un tableau clair ou de nettes tendances dans l’évolution des thématiques abordées au fil des albums, si ce n’est la disparition progressive des railleries contre le régime communiste, suite à la chute de ce dernier, et une volonté passagère de rendre la musique plus commerciale sur quelques morceaux ou albums en supprimant le langage explicite ou argotique voire même le ton très familier qui sont parmi leurs marques de fabrique (cf. «Lirika», «Touman» ou l’album Gazovaia Ataka). Tout cela n’est pas arrangé par le fait que, comme la plupart des rockers de l’ex-URSS, ils ont profité des meilleures conditions studio auxquelles ils ont pu avoir accès dans les années 1990 pour réenregistrer une partie de leurs vieux tubes, et pas forcément dans le bon ordre.

Même le conceptuel «punk-opéra» «Kascheï l’Immortel», qui a fait une bonne partie de leur renommée, est un pot-pourri de remakes de tubes de la variété et du rock vaguement reliés par une parodie de conte russe servant surtout de prétexte à aborder leurs thèmes préférés: alcool, sexe, drogues, violence, surnaturel, coups du sort et je-m’en-foutisme stoïque face à ces derniers.

Toutefois, on peut parfois compter sur le titre de l’album pour vous dévoiler le thème dominant, comme «Université Toxicologique des Millions» (1997), principalement dédié aux paradis artificiels, ou «Tantsy posle poreva (Dansons après la baise)» (1994), très porté, comme on peut le deviner, sur le sexe. Après la demi-douzaine de morceaux contant les diverses mésaventures et situations cocasses fournies par les relations sexuelles (la chanson éponyme, «Métamorphose», «La veuve», «Elle baise pas», «Les moustiques», «Prostituée»), Sektor Gaza meuble avec son mélange habituel.

Si tous les thèmes qu’ils abordent peuvent être rattachés à des préoccupations, transformations ou malaises des sociétés post-soviétiques, Sektor Gaza est, sur quelques morceaux, «directement» social, c’est-à-dire abordant les thèmes de la misère, de l’exclusion, de l’appauvrissement d’une partie croissante de la population, en particulier suite aux réformes économiques des gouvernements libéral-capitalistes sous Boris Eltsine. Au début des années 1990, lors de ces changements, ceux qui n’avaient pas encore sombré dans la drogue, la violence, la déliquescence ou la dépression pure et simple ont eu la possibilité d’oublier grâce à l’afflux des telenovellas sud-américaines, qui seront les pionnières dans l’espace visuel soviétique avec Isaura, suivies d’un paquet de soap operas étasuniens majeurs (Dallas, Santa-Barbara, The Bold and The Beautiful, etc.) qui s’engouffreront très rapidement dans la brèche.

Habitués aux séries soviétiques dépassant rarement une douzaine d’épisodes, les Russes se sont ainsi abreuvés de ces sagas à un rythme forcené, souvent en prime-time, et les vendeurs de temps de cerveau ne pouvaient que se frotter les mains en voyant le nombre de saisons qu’ils allaient leur faire rattraper.  Parmi la foule de titres, il y en a un qui a tout particulièrement marqué les Russes à une époque (la série est diffusée en 1992-1993) où le pays comptait sur l’aide humanitaire de l’Occident pour nourrir sa population : Los ricos también lloran – «Les riches pleurent aussi». Comme pour nombre de chansons, en particulier «comiques», de Sektor, j’ai le choix entre plusieurs clips réalisés par des amateurs et dont la naïveté complète, d’une certaine manière, l’esprit de l’original. Sektor Gaza n’était pas fait pour passer à la télé, mais pour que, une paire de décennies plus tard, des ados, qui marchaient sous la table ou qui n’étaient même pas nés à l’époque où le groupe créait ses chansons, se tapent des barres dessus, montent une vidéo à la va-vite, et balancent ça au monde entier.

***


Assis près d’une poubelle, je mangeais des ordures,
Et les larmes tombaient sur les morceaux tout durs,
J’avais la crève, j’étais tout gelé,
Et il n’y avait qu’un truc pour me consoler :

Que les riches pleurent aussi ! (x4)

Un p’tit bourge m’a mis la pression hier :
Sûr de lui, bien sapé, qu’est-ce tu veux faire ?
Mais après lui avoir foutu quelques coups,
J’ai découvert une chose dont j’ignorais tout :

Que les riches pleurent aussi ! (x4)

J’ai trouvé quelques pièces pour m’payer une bière
J’ai chassé le brouillard [*], et je suis pépère,
E y’a un sale richard qui chiale quelque part:
Il dégueule, il a trop bouffé de caviar!

Car les riches pleurent aussi (x4)

Assis près d’une poubelle, je mangeais des ordures,
Et les larmes tombaient sur les morceaux tout durs,
J’avais la crève, j’étais tout gelé,
Et il n’y avait qu’un truc pour me consoler :

Que les riches pleurent aussi ! (x8)

Titre original : Сектор Газа – «Богатые тоже плачут»
Album : Танцы после порева (1994)

[*] Tentative assez vaine d’essayer de rendre le verbe d’origine : (o)pokhmelitsia, ou «boire de l’alcool (en général au réveil) pour chasser la gueule de bois»


***

21286_original

«Vodka* – Putains – Pathéphone**»
Illustration de Vassia Lojkine

* En russe : vodiara, déformation de «vodka» sonnant de manière plus brute, plus vulgaire, plus virile («vodkasse» ?)
** Pathé a été la première marque à importer des tourne-disques portatifs, au temps de la Russie Impériale. Le terme est depuis resté et désigne tout appareil de ce type.

2 commentaires sur “Sektor Gaza – «Les riches pleurent aussi»

  1. le clip est excellent, dix ans après, et nous qui le regardons 25 ans plus tard, le lecteur double cassette passe une musique d’un autre âge et pourtant cela résonne si fort avec notre époque!

    (sans compter que la série Mexicaine a bientôt 40 ans…)

    Aimé par 1 personne

  2. C’est la beauté du paradoxe de tous ces groupes de punk : à la fois anti-communistes et profondément soviétiques (ou vice-versa?), feignant le je-m’en-foutisme pour mieux cacher une sincère inquiétude, aussi sociaux qu’asociaux, ancrés dans les réalités de leur époque mais intemporels. Un truc qui te donne envie d’écrire de la poésie, mais en te roulant dans ton vomi après avoir bu trop de bières de chantier :3

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