Grajdanskaia Oborona – «Terre Natale»

Quand on traduit du russe, à force, on finit par tomber sur des conventions de traduction aussi agaçantes qu’immuables. Prenons, par exemple, la transcription française du russe qui, trop souvent, est incapable de remplir sa fonction première : indiquer, de manière approximative, à une personne ignorant la langue et/ou l’alphabet source, la manière de prononcer tel ou tel mot. Parfois, on est confronté à des problèmes fondamentalement insolubles, comme la lettre «ы» – vous aurez beau remplacer par un i, un y ou un x, ça ne créera pas de son pouvant suffisamment s’en rapprocher en français – et parfois, on subit des règles d’un autre âge, quand des gens se sont dit que ce serait une bonne idée, par exemple, de retranscrire la lettre «щ» par un très élégant et lisible chtch.

La transcription française se comporte, dans ce cas, et dans bien d’autres, plus comme un translittération (çàd qu’elle est destinée à vous indiquer la manière dont le mot est orthographié dans sa langue d’origine), la combinaison «chtch» ne se rencontrant pas dans la langue russe ailleurs que dans d’obscurs acronymes. En réalité, le «щ» russe est plus proche du «ch» que vous obtenez en français quand vous dites le mot «chien», et Khrouchtchev devrait se retranscrire Khrouchiov. D’autres conventions, plus subtiles et à première vue moins gênantes, sont issues d’une approche «cibliste» de la traduction, privilégiant la cible à laquelle on donne un concept déjà existant dans sa langue natale, plutôt que d’introduire un nouveau concept ou simplement une nuance qui pourrait être floue, mal interprétée, moins évocatrice. Parfois, tout cela se fait avec le concours de la beauté, de l’élégance de la traduction: n’est-il pas, par exemple, plus simple et percutant de traduire rodina par «patrie» plutôt que par «terre natale» ?

Le principal problème est, bien évidemment, qu’une vague «terre natale» française n’aura pas toutes les connotations, justement, patriotiques de rodina, mais les nuances vont un peu au-delà : elle peut être «petite» (malaia rodina), faisant référence la région où une personne est née, où elle a grandi, d’où viennent ses zemliaki , ceux qui viennent du même «coin de terre russe» qui, l’échelle du pays aidant, peut être grand comme la Sibérie. Elle peut également être «historique», renvoyant à la terre d’un de vos ancêtres, et c’est par cet euphémisme que l’on désignait parfois la destination des refuzniks soviétiques. Rodina possède cette double nature : elle renvoie à la fois à rodit’, «enfanter, donner naissance, mettre au monde» et à rod, la lignée, le clan, les ancêtres. L’adjectif associé, rodnoï (rodnaïa), signifie à la fois «proche», «cher», «bien connu» et «lié par le sang». Quand on a besoin de l’adjectif «patriotique», on se rabat sur «l’autre» patrie : otetchestvo (du russe otets, «père»). La Grande Guerre Patriotique est ainsi connue comme Velikaia Otetchestvennaia Voina, ou VOV, mais quand la «Mère-Patrie» appelle le soldat soviétique au front, elle est Rodina-Mat’. Bref, il ne faut pas s’étonner si une chanson comme «Par quoi commence la partie?», qui rassemble toutes ces définitions et nuances, est un tube intemporel en Russie.

Donc, même si, dans mes dernières traductions, quand je tombe sur le mot rodina, j’ai tendance à mettre la «terre natale», cette traduction sera hélas toujours aussi approximative et incomplète pour l’esprit français qu’une «patrie». La traduction qui suit est dans son ensemble un bâtard compromis, le refrain/leitmotiv étant en vers libres et n’essayant pas de respecter le rythme et la structure de l’original, alors que les couplets sont des adaptations. Peut-être qu’un jour la langue française deviendra suffisamment souple, et je pourrai mettre les mots dans l’ordre que je veux.

Egor Letov, l’auteur du texte, le commentait en ces termes:

Je pense que les gens ne se rendent toujours pas bien compte pourquoi, par exemple, la chanson «Rodina» a été composée, ce qu’elle représente […] C’est une des chanson les plus tragiques que j’ai composé. Une chanson qui parle d’une patrie qui se relève de ses genoux, mais cette patrie, en fait, n’existe plus vraiment et, loin de se relever de ses genoux, elle s’enfonce dans une merde inouïe de manière encore plus profonde, écrasante et inéluctable. Et à ce moment, chanter la patrie qui se relève, c’est très puissant. Ces albums, «Solstice» et «Insoutenable légèreté de l’être», ils ont été écrits après les événements d’octobre 1993, […] quand nous avions montré au monde entier : voilà ce que c’est, notre existentialisme russe. Quand une poignée a pris les armes, se faisait tirer dessus à coups de tanks, mais nous pensions tous que la victoire serait à nous. C’est le thème de ces albums: ces moments où une personne est complètement vaincue, mais elle chante qu’elle a gagné, et elle gagne. Je crois que les gens n’ont toujours rien compris. […]
Egor Letov, 2004, extrait d’une interview au magazine «Aficha»

Pour ceux qui ont raté les quelques épisodes précédents : Letov a passé toutes les années 80 à chanter «Je déteste le rouge», «Un nouveau 1937», «KGB-rock» et autres titres aussi explicites, puis a basculé, durant une années ou deux, après la chute de l’Union, dans la dépression et le psychédélisme (voir son projet Egor i Opizdinevchiie). Lors des événements d’octobre 1993, il sera l’un des artistes soutenant la révolte des «rouges-bruns» contre le régime de Eltsine. Après la débâcle, il cofondera avec les très sulfureux Limonov et Douguine le Parti National-Bolchévik. Toutefois, comme l’expliquait Limonov dans une interview que je peux retrouver si ça vous intéresse vraiment, Letov avait plus pour vocation d’être une «tête d’affiche» qu’un idéologue, un nom susceptible d’attirer des jeunes vers le parti (fonction que remplira plus tard auprès de Limonov le leader du groupe de thrash-metal «Korroziia Metalla», l’inénarrable Paouk). Aujourd’hui, quand vous entendrez parler du «pays qui se relève de ses genoux» en Russie, il y a de grandes chances pour que ce soit une parodie de la propagande du régime Poutine. Et l’existentialisme russe ne s’exprime, hélas, à nouveau, qu’avec les bombes anarchistes.

***

Je vois ma terre natale se relever de ses genoux !
Je vois ma terre natale renaître de ses cendres !
J’entends chanter ma glorieuse terre natale !
De nouveau ma terre natale se relève de ses genoux !

Il redresse son dos, mon peuple légendaire,
Notre puissance furieuse écarte les murs,
Le soleil nous appelle, le sabre au clair,
Vers le froid mortel, vers la nuit obscure !

Je vois ma terre natale se relever de ses genoux !
Furieuse et fière, ma terre natale se soulève !
J’entends chanter ma glorieuse terre natale !
De nouveau ma terre natale se relève de ses genoux !

Mon puissant peuple brise ses carcans,
L’aurore flamboie, radieuse et chaude, dans les cœurs.
Les glaces fondent sous notre souffle ardent
Et sous nos pieds éclosent les fleurs !

Je vois ma terre natale se relever de ses genoux !
Je vois ma terre natale renaître de ses cendres !
J’entends chanter ma terre natale soviétique !
De nouveau ma terre natale se relève de ses genoux !

Il redresse son dos, mon peuple légendaire,
Notre puissance furieuse écarte les murs,
Le petit soleil appelle vers d’autres terres,
Vers le froid mortel, vers la nuit obscure !

Je vois ma terre natale se relever de ses genoux !
Je vois ma terre natale renaître de ses cendres !
Elle brûle ardemment en moi, ma terre natale !
J’entends chanter ma terre natale soviétique !

Titre original : Гражданская Оборона – «Родина» (1993)
Version studio : Album Солнцеворот (Solstice), 1997

***

1097021_original

Egor Letov et Edouard Limonov à une manifestation, circa 1993-1994

4 commentaires sur “Grajdanskaia Oborona – «Terre Natale»

  1. Merci beaucoup pour cette chanson.

    Je m’étais justement posé la question justement comment traduire et j’avais opté pour un « Patrie » post-posé en fin de phrase parce que c’est comme un slogan scandé РОДИНА! РОДИНА! РОДИНА!
    « Je la vois qui se relève de ses genoux, ma patrie! »
    Mais effectivement ce n’est pas Отечество, et terre natale convient mieux même si ça sonne moins bien. Il faut faire des choix.

    Sur le ы intranscriptible, on pourrait écrire en rouge ou mettre une note de bas de page pour dire « à prononcer avec l’accent terrifiant d’outre Narva ».

    Ou simplement suivre les préconisations avisées de Vladimir Volfovitch qui voulait supprimer purement et simplement la lettre de l’alphabet russe https://www.youtube.com/watch?v=1C4dwzFFXAw

    Aimé par 1 personne

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