Vladimir Vyssotski – «Mon deuxième Moi»

«C’est notre travail – susciter l’attendrissement»
Illustration par Vassia Lojkine

***

Mes goûts et mes désirs sont bien curieux,
C’est peu de dire que je ne suis pas ordinaire :
Je peux ronger un verre comme je peux
Vous déchiffrer Schiller sans dictionnaire.

J’héberge deux moi, deux pôles opposés
Deux êtres différents, deux ennemis,
Et quand l’un d’eux veut aller au musée,
L’autre se rue vers les courses, les paris.

Je ne saurais même pas penser à mal
Quand ma première personne parle tout haut,
Mais trop souvent se lâche l’animal,
Mon deuxième Moi à visage de salaud.

Mais moi je lutte, réprimant le gredin –
Ma destinée, décidément, est pleine d’émois ! –
Je crains l’erreur, car il se pourrait bien
Que je réprime le mauvais deuxième Moi.

Quand je révèle les arêtes de mon âme
À ces endroits où je suis toute vérité
Je reçois pour un rien les câlins des dames
Et les serveuses insistent pour m’inviter

Mais tous les idéaux volent en poussière
Quand je deviens méchant et pas aimable :
Comme un idiot, je ronge encore les verres
Et je balance Schiller sous la table.

… La salle dans mon dos, l’audience se termine…
Vous procureur, vous juge et citoyens,
Croyez-moi : je n’ai pas cassé la vitrine
C’était mon deuxième Moi, ce sale vaurien

Je vous en prie, ne soyez pas sévères
Laissez-moi juste rentrer à la maison
J’promets d’assister aux débats judiciaires
Le nouvel an, je visiterai les prisons.

Je ne casserai plus jamais de vitrines,
Ni de visages, veuillez bien le noter !
Et je rassemblerai mon âme en ruine,
Malade, brisée par la dualité !

Je déracine, j’enterre le danger
Sans plus rien vous cacher, je purifie !
Ce deuxième truc m’est vraiment étranger
Mon deuxième Moi, ce n’est sûrement pas lui !

 

Titre original : Владимир Высоцкий – «Мое второе Я (“И вкусы и запросы мои странны…”)», 1969

***

(Je crois que Schiller pour un Russe c’est, avant tout, le théâtre dans le théâtre comique de La Forêt d’Ostrovski, et cette tirade des Brigands : «Des hommes, des hommes, engeance de crocodiles… Des yeux en pleurs, des cœurs de fer, des baisers sur les lèvres, et dans le sein – un poignard ! »)

***

Note : je republie ce texte tel quel parce que, sincèrement, je ne vois pas ce que je pourrais y changer ou améliorer. Ce n’est pas parfait: le rythme, par endroits, hum… ça ne se «chante» pas en entier, mais ça se récite, et c’est (à mon humble avis) agréable à lire, et c’est un peu tout ce que je recherche. Et surtout, c’est un de ces textes universels où on n’a pas besoin de tartiner trois paragraphes, sur le passé, le présent et l’avenir de la Russie pour faire de l’explication de texte et tenter de le vendre. De la poésie à l’état pur, quoi, du très bon V.V.

 

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