DDT – «Ne tire pas» (Un jour, entre la Russie et l’Ukraine…)

Ne tire pas sur les moineaux, ni les pigeons,
Ne tire pas avec ton lance-pierres sans raison.
Hé, petit, ne tire pas, et jamais ne te vante
Que tu tires sans rater sur des cibles vivantes.

Tu faisais tous les stands, tu étonnais les gens,
Et ton adresse te valait des prix tout le temps.
Tu tirais sans viser, à l’œil et au vol,
Et autour on disait : « le p’tit gars a du bol ! »

Ne tire pas ! (bis)
Ne tire pas ! (bis)

Ses visions, un jour, deviennent concrètes :
Il a atterri dans un point chaud de la planète,
Et quand à la maison il a pu revenir,
Il évitait tout le temps son vieux stand de tir,

Quand quelqu’un évoquait de nouveau la guerre,
Il noyait sa conscience dans le vin amer.
Il voyait, comme vivant, ce petit gamin,
Celui qui le suppliait en vain :

Ne tire pas ! (bis)
Ne tire pas ! (bis)

Titre original : ДДТ – «Не Стреляй» (morceau écrit en 1980, cette version est, je crois, celle de l’album «Я получил эту роль», 1988)

***

Au début, pour aborder un billet consacré au MH17, j’étais parti pour traduire un entretien avec A. Venediktov, où ce dernier essaye d’expliquer la démarche du pouvoir face à la catastrophe du MH17 (l’effet obtenu par la multiplication des version, entre autres) , la faille cruciale dans le raisonnement du Kremlin qui est «comment est-ce que la Russie a pu ne rien voir alors que le lieu du lancement était à 32 km de sa frontière?» et enfin compare tout ça à la manière que Poutine a eu de remettre en doute la culpabilité d’Ivan le Terrible dans la mort de son fils  lors d’une récente rencontre avec le public.

REPIN_Ivan_Terrible&Ivan

«Ivan le terrible tue son fils»

Une des personnes disposant de l’autorité définitive pour dévoiler les circonstances précises qui on mené à la tragédie du MH17, c’est Igor «Strelkov» Guirkine, à l’époque ministre de la défense de la Novorossia. À quelques jours du troisième anniversaire du crash, Strelkov invite, via une vidéo sur Youtube, l’opposant Alexeï Navalny à venir débattre, affirmant vouloir prouver que ce dernier n’est pas un véritable patriote et nationaliste.

C’est le drame au sein de l’opposition: en part à peu près égales, on retrouve ceux qui affirment que toute occasion de faire de la com’ est bonne, et ceux qui insistent que Strelkov-Guirkine est quelqu’un de non-fréquentable, un criminel de guerre. Nerukopojatnyï, «à qui l’on ne peut/doit pas serrer la main», selon le terme qu’emploient les parodistes pro-Kremlin quand ils singent l’opposition libérale.

Ceux qui s’opposent à la rencontrent ne veulent pas, d’une part, donner une légitimité à Strelkov et aux forces qu’il représentait (et que, de son aveu, il représente toujours), et d’autre part craignent que Navalny ne se «rabaisse à son niveau». On en parle rarement en France, mais Nemtsov est, à mon humble avis, mort en tant qu’homme politique le jour où, Playboy à la main et divaguant sur les maladies vénériennes, il promettait de guérir «en quelques piqures» un Jirinovski qui finit par lui balancer son verre de jus d’orange à la figure.

Navalny accepte le débat, prévu atour de trois thèmes: la corruption, les relations avec l’Occident et l’avenir du Donbass. Le débat est aussi soporifique qu’on aurait pu le prévoir: Navalny vend son Fonds de lutte contre la corruption, et endommage encore plus son image devant l’opposition en rappelant ses liens passés à des nationalistes comme le «Mouvement contre l’immigration illégale» et en bafouillant sur la question de la Crimée ; Strelkov, à chaque question concrète sur son rôle dans le conflit en Ukraine, se défile et évite de donner une réponse complète (ou honnête), évoquant son statut (et son honneur) d’officier-réserviste. Il n’a pas fait tous les conflits, de la Transnistrie à l’Ossétie, en passant par la Tchétchénie et la Yougoslavie, avec son fusil trois-lignes et son patriotisme, pour vider son sac aujourd’hui devant Navalny.

Ce que Strelkov affirme, cependant, c’est que les forces sous son contrôle ne disposaient d’aucun système antiaérien «Bouk-M1». Même si ça ne veut pas dire grand-chose, cela signifie, pour certains, qu’on devrait exclure l’hypothèse du «singe à la grenade», selon laquelle les militaires russes auraient simplement fourni un Bouk aux rebelles, et ces derniers auraient abattu le MH17 suite à une incompétence de l’équipage. Sous-entendant que les militaires qui ont abattu le Boeing agissaient directement sous commandement russe et sur des ordres venant de Russie, et plus grave que tout, que l’attaque était délibérée.

Bref, après cette rencontre peu fructueuse, d’un point de vue assez majoritaire, à peine les déversements de bile sur Navalny terminés, le microcosme des l’opposition est secoué par un nouveau scandale: Poutine rend visite pour son 90e anniversaire à Lyudmila Alexeieva, doyenne de la dissidence russe, lui offre une gravure de la Crimée, (de la ville d’Eupatoria, où Alexeieva est née), un bouquet de fleurs que la frêle dame peut difficilement tenir, et entre biscuits, félicitations et flutes de champagne, accède à la requête de l’honorable militante des droits de l’homme de voir ce qu’il pourrait faire pour libérer l’ancien sénateur Igor Izmestiev… emprisonné à perpétuité pour organisation d’assassinats dans les années 1990. Enfin, dans un moment d’émotion, Alexeieva se penche sur les mains de Poutine et les touche avec sa joue.

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(détournement)

Les chaînes officielles coupent ce passage, mais il filtre sur Internet: «Alexeieva embrasse les mains de Poutine». Consternation et douleurs anales chez une partie de l’opposition, qui invoque la sénilité pour expliquer le comportement d’Alexeieva, voire le montage. La militante elle-même publie le lendemain une vidéo via Radio Liberté/Free Europe où elle dénonce une manipulation et un «montage». On en oublie presque que le nom évoqué par Alexeieva n’est pas vraiment, pour une majorité de l’opposition, sur la short-list des prisonniers de conscience à libérer au plus vite. Représentant du parlement du Bachkortostan au sénat au début des années 2000, les éléments ayant conduit à sa peine reposent principalement sur le témoignage de deux assassins auxquels il aurait commandité des meurtres dans les années 1990, dans sa région. Il est difficilement un «politique», au sens du détenu, du coup certains crient à la trahison et/ou la manipulation, d’autres rappellent qu’Alexeieva veut peut-être nous rappeler que penser à sa propre chapelle et à se faire passer pour un martyr, c’est bien, mais se rappeler qu’une personne injustement accusée pourrait croupir en prison depuis 7 ans sans aucune perspective, à moyen terme, d’en sortir, c’est faire preuve d’un véritable humanisme.

Quoi qu’il en soit, on se retrouve renforcé dans la vision que nous sommes dans un pays où trop de choses dépendent encore (ou à nouveau?) du bon tsar. En 2010, Le groupe Nestchasny Sloutchaï enregistrait «Sacha marchait sur la chaussée» (littérallement, «chossé» en russe, c’est plutôt «autoroute»), dont l’héroïne, Sacha, était envoyée de la province par ses proches et ses amis pour porter un message au tsar et au Kremlin. Mais pourquoi marcher sur le Kremlin alors qu’aujourd’hui, grâce à la magie de la télévision et de twitter, le président vient chez vous tous les jours, et vous permet de lui poser des questions difficiles et douloureuses. Ou pas, pour éviter d’affaiblir les «agrafes spirituelles» que le président symbolise un peu trop.

Sacha marchait sur la chaussée,
Du Donbass vers le Kouzbass
Où dans le bassin minier
Comme dans une grimace de pierre
Une cage emporte les gens
Vers les pioches et les ravals
Où on extrait la mort
Et le charbon à parts égales

Pendant ce temps, la Novorossia, «Nouvelle-Russie», subit un rebranding et veut se faire appeler Malorossia, «Petite-Russie» (nom historique de l’Ukraine en Russie), avec pour nouvelle mission de reconquérir la totalité de l’Ukraine et la libérer de la «junte corrompue pro-Occidentale» (je caricature, mais c’est le fond). Le Kremlin assure qu’il n’était au courant de rien et qu’ils ont appris comme tout le monde, en lisant le journal. Mais, selon Sourkov, sorte d’éminence grise du cabinet Poutine, le «buzz» a un effet positif pour le pouvoir. Je ne sais pas, si dans un futur observable, on trouvera une Sacha qui viendra sur la place rouge faire trembler le pouvoir, j’espère seulement que ceux qui ont ordonné et exécuté l’attaque sur le Boing MH17, s’ils sont toujours vivants, ont ne serait-ce qu’un frisson quand ils voient un missile Bouk ou un polygone de tir…

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3 commentaires sur “DDT – «Ne tire pas» (Un jour, entre la Russie et l’Ukraine…)

  1. Très riche ce billet!
    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’opposition Sasha de Nestchasny Sloutchaï vs. Lyudmila Alexeyeva. Les deux procèdent du mythe du bon Tsar et des méchants Boyards.
    « On trouvera une Sacha qui viendra sur la place rouge faire trembler le pouvoir » , il me semble que la Sasha en question vient juste prévenir le bon Tsar des souffrances du peuple et que tout le monde espère que le Tsar résoudra les problèmes.

    Lyudmila Alexeyeva est en quelque sorte réhabilitée par la télévision d’état de son vivant puisqu’elle a changé de combat.

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  2. Merci d’être au rendez-vous, Jules.

    Oui, le billet est un peu un foullis, mais j’ai tenu à y caser un peu toutes les choses qui m’avaient paru intéressantes dans la semaine médiatique russe, j’y suis plus oui moins arrivé.

    Pour ce qui est de Sacha, effectivement, elle n’est pas en opposition, je me suis pas très bien exprimé du coup. Disons qu’il y a juste ce moment, à la fin, à la 3e minute, où

    Et le roi s’affolera,
    Et les dirigeants avaleront de travers
    Et ils offriront au gens,
    Des terres et de l’argent

    Ce n’est pas Sacha qui fait trembler, ce sont les nouvelles qu’elle porte (du moins, dans mon interprétation du texte =] )

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