Une nuit, en Russie…

La nature est sage, et l’œil du Tout-Puissant
Voit chacun de nos pas sur le chemin épineux.
Dans la vie de tout homme il vient un instant
Quand seul face à l’abîme, il se souvient de Dieu.
— Igor Talkov, 1990

Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, c’est un quartette de stars russes comme Gazmanov, Trofim, Maïdanov et Marchal qui reprend un des textes (les plus réussis, il faut dire) d’Igor Talkov, considéré comme le rocker le plus réactionnaire (côté monarchiste, impérialiste et chrétien-orthodoxe) de la Pérestroïka. On accuse volontiers le régime russe actuel de nostalgie et de retours à certaines des méthodes du gouvernement communiste (plus dans le domaine de la propagande et de la répression que des acquis sociaux), sans toujours se demander comment ce phénomène coexiste tranquillement avec l’engouement retrouvé pour la religion orthodoxe en général, et pour la famille impériale en particulier.

Il y a 99 ans, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, les bolchéviks fusillaient la famille impériale russe, canonisée en l’an 2000 par l’Église Orthodoxe de Russie. Début 2017, la cathédrale Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg, musée depuis l’époque soviétique, est cédée au Patriarcat de Moscou. Il est aujourd’hui question, d’après A. Venediktov, rédacteur en chef de la station radio Écho de Moscou, d’y transférer les restes de la famille impériale (enterrés dans la cathédrale Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg) après les avoir reconnus comme reliques.

Les Russes ont montré leur passion pour les reliques cet été, quand près de deux millions de personnes sont venues se recueillir sur les ossements de Nicolas de Myre (plus connu en Russie comme Nicolas le Thaumaturge – Tchyudotvorets, littéralement, le «créateur de miracles») temporairement exposées à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Les ossements ont été transférés au Monastère Saint-Alexandre-Nevski (à
Saint-Pétersbourg), où ils resteront jusqu’à la fin du mois.

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source photo : kommersant.ru

Parmi les défenseurs du bon nom et de l’honneur de Nicolas II et de ses proches, il y a un visage bien connu: Natalia Poklonskaïa (NP), ancienne procureure de Crimée, aujourd’hui députée à la Douma fédérale.

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Dans son collimateur, en particulier, un film en cours de réalisation, Matil’da, «biopic» inspiré de la liaison entre le jeune héritier du trône Nicolas et de la danseuse Mathilde Kschessinska. D’après les commissions d’experts commanditées par Poklonskaïa en vue de faire interdire le film, celui-ci «offense les convictions religieuses» des citoyens russes, entre autres, parce que Nicolas II n’aurait jamais pu préférer Kschessinska, qui «ne correspond pas du tout aux canons de beauté slaves» à Alexandra Fiodorovna (future épouse et impératrice). «Le fait que le rôle de Mathilde Kschessinska soit joué dans le film par une actrice aux données extérieures satisfaisantes n’a pas d’importance particulière, car la plupart des spectateurs percevront le film «Mathilde» en y associant des représentations de son visage vues auparavant.»

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Difficile de dire si la citation est authentique, mais l’absence de démenti semble confirmer qu’il s’agit bien d’un extrait des rapports présentés. Le Kremlin a même préféré se distancer de NP (tout en la laissant faire son manège), déclarant, par le biais de Peskov, porte-parole du président russe, qu’il était étrange de vouloir interdire un film qui n’était pas encore sorti (tout en se gardant des options pour la suite, affirmant qu’il ne «disposait pas des mêmes éléments que les commissions d’experts»). Le procureur général rejette également ses plaintes, mais l’ex-procureure ne lâche pas l’affaire et annonce qu’elle va ajouter 20 mille signatures aux 40 mille déjà déposées avec les plaintes précédentes. Une autre figure médiatique des radicaux orthodoxes, le protoiereus Vsevolod Chapline, menace, de son côté, de frapper d’anathème tous ceux qui iraient voir le film (prévu dans les salles à la fin de l’automne). Je ne m’y connais pas du tout en saintes écritures, du coup je me pose la question: un homme qui a été canonisé pour le martyre de sa mort devient-il moins «saint» à cause d’une liaison de jeunesse avec un femme… pas assez jolie ?

L’étrange et floue loi «anti-blasphème» en Russie ne provoque pas une hécatombe, mais fait quelques victimes incompréhensibles, et certains verdicts suscitent des débats assez vifs. Par exemple le cas du «chasseur de pokémons» qui a pris 3,5 ans de sursis pour une vidéo enregistrée dans une église. La vidéo elle-même, en particulier les commentaires de l’auteur pendant l’enregistrement sont loin d’être intelligents (pour être poli), mais on se demande ce que gagne le pouvoir russe à infliger une peine aussi élevée et à médiatiser une loi qui fait déjà débat ? Cela ressemble à une manière de dire : «Si on veut, on peut».

À ces débordements de foi, l’opposition russe pose, goguenarde, la question : si l’acteur qui joue Nicolas II dans «Mathilde» est blasphématoire parce qu’il a tourné dans un film érotique (oui, ça fait partie des reproches faits au film par NP & Cie), qu’en est-il de Lénine et de son mausolée, toujours sur la place rouge, ou de la station « Voïkovskaia » nommé en l’honneur de la personne ayant directement ordonné l’assassinat de la famille impériale? En réalité, les radicaux orthodoxes demandent de renommer cette station depuis les années 2000 (et je peux me tromper, mais je pense que la question a été soulevée des les années 90 par les libéraux russes). Si les autorités ne veulent pas leur faire cette concession, c’est que, malgré toute la façade de retour aux valeurs orthodoxes, il y a la crainte d’être accusé de doubles standards: la Russie passe son temps à reprocher à ses voisins et anciens alliés (polonais, baltes, ukrainiens) leur «décommunisation forcenée» (qui confine, sous-entendu, au fascisme/néo-nazisme) et la destruction de monuments soviétiques. Le pouvoir russe fait feu de tout bois, mais il trie bien les planches. Ou les garde pour plus tard: après tout, c’est juste quelques pancartes à changer et un corps à enterrer, combien de planches ça peut prendre ?

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